Grammar losers (Râlerie)

Râlerie publiée dans le Lanfeust Mag de mars 2017.

Pendant des années, face à l’assassinat en règle de l’orthographe sur les réseaux sociaux, je me suis volontairement qualifiée en rigolant de « grammar nazi ».
Mais ça, c’était avant de me rendre compte que c’était pas loin d’être un vrai truc.

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai toujours regardé les gens extrêmement cultivés dans plein de domaines d’un œil suspicieux. Je veux dire, c’est admirable de connaitre plein de choses mais, au bout d’un moment, quand tu passes ton temps à accumuler les savoirs, quand est-ce que tu les mets en pratique ? Ne vaut-il pas mieux se spécialiser dans nos sujets de prédilection, se servir de l’érudition obtenue pour travailler à devenir de meilleures personnes, et faire confiance à ceux qui auront fait cet effort dans d’autres domaines ?
Ce questionnement, étonnement posé et poli pour cette rubrique, a pris un tour nettement plus agressif et vulgaire lorsque j’ai été confrontée à ceux que l’on nomme, avec un sens de la mesure tout à fait délicieux, « grammar nazi ».
Si les quelques clampins qui soupirent devant les diatribes indéchiffrables de mous du bulbe, ou éclatent de rire face à la merveilleuse ironie d’un « la fransse au francé » ont toute ma sympathie, force est de constater que pas mal de connards ne sont pas loin de mériter le qualificatif.

Dernière anecdote en date, en ce qui me concerne : une jeune femme désirant devenir libraire demande des conseils de lecture, sur un forum dédié. Elle a le malheur, au milieu d’une prose par ailleurs tout à fait honorable, d’orthographier un infinitif du premier groupe avec « ez ».
Et là, un FOUTRECUL D’ENFOIRÉ FINI répond : « puisque vous voulez des conseils de classiques, essayez donc le Bescherelle ».
Yolo. Ni bonjour, ni merde, et mépris dans ta gueule.
Mais sans déconner, à quel moment tu vas parler comme ça à des gens qui, pour ce que tu en sais, n’ont si ça se trouve rien fait d’autre qu’une faute de frappe ? (dans « AZERTY », il n’y a que le « e » entre le « z » et le « r », voyez).
Alors que nous sommes deux-trois héros (sisi) à signaler à la petite gouape qu’avec ce genre d’attitude, il ne faut pas s’étonner que des gens peu sûrs de leurs acquis culturels craignent de passer la porte d’une librairie, la dame, décidément bien gentille, précise poliment qu’elle a arrêté tôt ses études, qu’elle fait des efforts, mais qu’il lui arrive de laisser des fautes.
Et là, l’imbécile cultivé, au lieu de passer à autre chose, genre, comme toute personne dotée d’une VIE et d’un minimum de foutue DIGNITÉ, en REMET UNE COUCHE. Comme quoi « Libraire, c’est un métier » (sans dec’ ?) dans lequel on est « jugé sur son écriture » (ah ?) et qu’il a juste donné un conseil (fous-toi de notre gueule).
Je vous passe la non-issue du débat, durant laquelle la fripouille a cru bon de nous balancer son CV (essayiste à micro-tirage, spécialiste d’auteurs humanistes qui l’auraient sans le moindre doute méprisé pour son attitude (on va surtout pas chercher à piger les œuvres tant qu’on a de quoi faire un concours de grosse… bibliothèque, n’est-ce pas ?), et… prof), puis de me tagger deux heures après que j’aie quitté la conversation (mais lâche-moi, sangsue ! je suis pas ta psy !). Laissez-moi en arriver au cœur du sujet (à la fin de l’article, il serait temps).

Les intégristes du pauvre, qui s’attaquent avec la même lâcheté virulente aux fautes de frappe, aux coquilles d’inattention et aux textes en effet truffés d’erreurs, mais où l’on sent bien que la personne a fait de son mieux, se divisent en trois catégories non exclusives : 

Le « pauvre type »
Confondant orthographe et intelligence, il s’enorgueillit d’avoir appris des machins par cœur, et méprise ceux qui ont eu autre chose à foutre. C’est bon, mec, on a vu, t’as de la mémoire, alors essaie donc de t’en servir pour te rappeler où tu as égaré tes projets de vie.

Le « vieux con »
Celui-ci est persuadé que la langue française, pure et immuable, est celle qu’il a apprise à l’école. Il s’opposera à toute réforme, criera au nivellement par le bas lorsqu’on voudra enlever le « i » de « oignon » même si c’est historiquement une coquille, et affichera sa parfaite maîtrise du subjonctif comme d’autres leur nouvelle BM. Pour lui, la forme prime sur le fond, la beauté de la langue française réside dans son absurde complexité, l’Histoire a commencé le jour de sa naissance, et il est même doté d’un petit côté revanchard : « Moi, j’en ai chié avec ces règles, alors Y’A PAS DE RAISON !!! »

La « sous merde »
Non, je ne ferai pas dans la nuance, celui-ci ne le mérite pas.
La sous-merde, c’est le type qui prétend, avec des trésors de mauvaise foi, ne pas faire la différence un cognaud ignare et puant et un brave gars qui galère un peu sur les accords, et s’amuse à rabaisser ce dernier parce qu’il est trop lâche pour confronter ses arguments.
Ce spécialiste de l’ad personam (Tu sais pas bien écrire, tu mérites pas de réponse même si tu nous a pondu la thèse la plus brillante de l’année) est un clebs apeuré qui mord quand on l’approche.
Une seule solution : abréger ses souffrances.

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La panoplie de parent (râlerie)

Depuis un peu plus d’un an, j’écris chaque mois, dans le Lanfeust Mag, une « râlerie » illustrée par la talentueuse Rebecca Morse. Il m’a fallu un peu de temps pour trouver mon ton, surtout en passant après la merveilleuse Rutile, mais, puisque je commence (1) à être contente de ma vulgarité moraliste et (2) à recevoir des courriers de lecteurs enthousiastes, je me suis dit qu’il était temps de partager la chose.
(La suite des articles sur les fanfictions arrive. Je manque un peu de temps en ce moment).

Râlerie de février 2017

Le terme « vieux con » est souvent utilisé pour désigner des personnes un peu rigides sur les principes et les traditions, un poil ringardes, légèrement chiantes et vaguement moralistes.
Pour moi, il est surtout synonyme de « parent ».

Je ne sais pas si vous vous souvenez bien de votre enfance, et notamment de ces moments où vous vous disiez : « sérieux, jamais, sur la vie de ma reum je fais un truc pareil le jour où j’ai des gamins ! ».
Bon, il faut bien l’avouer, la plupart du temps, vous pensiez ça juste quand un de vos vieux vous demandait (pour la centième fois) de ranger votre merdier, venait gentiment vous chercher devant le lycée et avait le malheur de vous claquer la bise, ou avait la bonté de vous expliquer que non, la pilule ça protège pas du SIDA, déconne pas Stéphanie, surtout déconne pas. Mais, parfois, vos parents étaient réellement, au mieux de gens très maladroits, au pire des sales cons. Par exemple :

  • Lorsqu’ils parlaient de vous à la troisième personne, en votre présence, devant leurs amis (« Tou-jours il laisse traîner ses caleçons sales ! Même qu’une fois, le chien en a ramassé un et l’a déposé sur les genoux de Stéphanie. Oui, la copine de son frère. Celle qu’il aime bieeeen ! »).
  • Lorsqu’ils ne vous écoutaient pas parce qu’il leur fallait terminer de baver comme des crapauds sur une quelconque blanche colombe :

« Et elle m’a dit qu’elle ne viendrait pas à la soirée de Noël, et j’ai rien répondu… »
« Maman ? »
« …mais tu me connais, j’en pensais pas moins. D’ailleurs, heureusement que je me tais parce que, des fois… »
« Maman ! »
« … J’te jure, si je m’écoutais. J’ai pas ma langue dans ma poche, hein. »
« Mamaaaan… »
« Et donc, quand même, j’aurais pu lui rappeler qu’elle était bien contente qu’on lui garde Julien pendant la soirée de Noël. Mais bon, je me suis tue. Faut dire que c’est pas mon genre… »
« MAMAAAAN !!! »
« … De baver sur le dos des gens. Je suis trop sympa, c’est ma croix. ».

  • Lorsqu’ils vous gonflaient dès que vous faisiez une pauvre tache sur un vêtement de toute façon destiné à la machine en fin de journée (surtout si vous étiez une fille).
  • Lorsqu’ils vous trainaient au Louvre pendant tout un après-midi pluvieux quand vous ne rêviez que de boucler Sonic 2 (Team Sega, les mecs).
  • Lorsqu’ils vous forçaient à rester à table pendant des repas de famille déjà chiants à crever pour les plus de vingt ans.
  • Et j’en passe.

On a probablement tous été traumatisés par cette absence d’empathie doublée de principes venus de nulle part, alors j’aimerais bien comprendre pourquoi, pourquoi, POURQUOI NOM DE DIEU la majorité d’entre nous les reproduit dès l’instant où ils ont expulsé le polichinelle du tiroir.
Depuis que je suis mère, je ne compte plus le nombre de conversations, dont j’aurais déjà aimé m’échapper, qui sont en plus interrompues par des « Mamaaan ! Papaaa ! Quand est-ce qu’on y vaaaa ? Mamaaaan ! Papaaaa ! » (MAIS RÉPONDS À TON GNIARD, BORDEL ! IL ARRÊTERA DE NOUS CASSER LES OVAIRES ! ET OUI, TIRE-TOI !!!), le nombre de moments de gêne face à des « T’as perdu ta barrette ? Elle a perdu sa barrette ! Non mais c’est tout elle, ça. C’est Léa » (MAIS « ELLE » EST LA, FOUTRECUL ! À MOINS DE DEUX MÈTRES ! REGARDEZ-LA ! ET ARRÊTEZ DE LEVER LES YEUX AU CIEL EN PRONONÇANT SON NOM ! SÉRIEUX, VOUS ALLEZ LUI EXPLIQUER LES RÈGLES DE POLITESSE, APRÈS CA ?!), et le nombre d’envies de meurtres face à des « Princesse, n’abîme pas ta rooobe » (C’est une GOSSE ! Elle DÉCOUVRE SON CORPS ! Elle DOIT SE DÉPENSER ! Si ça vous défrise qu’elle flingue une sape à cent boules, commencez par la coller en jean quand vous la mettez au parc ! Vous faites votre jogging en dentelles, vous ? C’est pas une FOUTUE POUPÉE, c’est UN ÊTRE HUMAIN !)

Et tiens-toi bien, et fais la bise au monsieur à qui tu pourrais simplement dire bonjour (Vous aimez vous frotter contre des inconnus, vous ?), et ne touche pas les objets dans la boutique (mais QUI ça dérange, sérieux, tant qu’il ne casse rien et ne met pas le dawa ?! Au moins il n’emmerde personne et il découvre des choses !), et tu comprendras quand tu seras plus grand (Vous êtes au courant que vous avez le droit d’avouer que vous avez la flemme de répondre, ou que vous ne savez pas, hein ?), et reste à table, donc (Ah ben oui, tiens ! Emmerde-toi et emmerde-nous au lieu d’aller t’amuser, c’est tellement plus fun pour tout le monde !), et ne cours pas dans le musée (IL N’A RIEN A FOUTRE DANS CE MUSÉE SI CA NE FAIT PAS PARTIE D’UN PLAN MACHIAVÉLIQUE POUR LE DÉGOÛTER DE L’ART A JAMAIS !!!)…

Parents, rappelez-vous que vous avez été des enfants. Et qu’il y avait des comportements que vous ne pouviez LEGITIMENET pas blairer.
Tout comme vous n’êtes pas obligés de vous couper les cheveux, d’arrêter de sortir, de vous maquiller comme des mémés bourgeoises ou de porter des chemises au lieu de t-shirts Star Wars dès que vous vous êtes reproduits, vous n’avez pas à enfiler une panoplie de vieux con.

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Versipelle (Bauthian/Ott – Akileos) – La couleur

Je suis en ce moment en train de (désespérément) essayer de terminer mon second roman dans l’univers des Rhéteurs avant la (rapide) deadline fournie par mon éditeur, ce qui explique la (nouvelle) absence d’articles sur ce site. Je reviendrai en novembre mais, avant cela, tenais à vous faire partager l’avancée du tome 2 de Versipelle.

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Avec toujours la merveilleuse Anne-Catherine Ott (avec qui je devrais bientôt vous présenter d’autres beaux projets) aux dessins et couleurs, et les formidables (et patients) Akileos à l’édition !

Un truc à dire ? C’est sur Facebook que ça se passe.

De la fanfiction (2)

Mon premier contact avec la fanfiction était durant mon DEA (note pour les djeuns : deuxième année de Master à l’époque où on avait oublié de mettre notre enseignement supérieur en conformité avec le reste du monde). Je bossais au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, dans un grand bureau rempli d’archives, de poussière, d’araignées grosses comme une pièce de deux euros et d’un collègue hautement arachnophobe, ce qui dynamisait les journées. Alors que j’attendais patiemment désespérément qu’un programme finisse d’itérer en série, je décidai de me balader sur le Net en quête de sites sur Albator (J’ai une passion fluctuante pour Albator, ne cherchez pas). Et là, entre une bio de l’auteur et des infos sur l’univers, je tombe sur un… roman. En français, le récit d’aventures explorait, en filigrane, la relation ambigüe entre notre capitaine balafré et Mîmé, l’extraterrestre sans bouche accro au vin rouge (qu’elle buvait… par la bouche). C’était très joliment écrit, je retrouvais mes héros, il y avait du suspense, de l’action, des rebondissements et, surtout, des RÉPONSES, chose qui m’avait toujours manquée dans la série originelle.
Je n’ai jamais réussi à remettre la main sur cette œuvre, mais je me souviens encore du plaisir qu’elle m’avait procuré.

Malheureusement, mes expériences suivantes furent moins heureuses.

Il me fallut quelques années pour prendre conscience de l’ampleur du monde de la fanfiction. Et, lorsque j’y pénétrai finalement, j’eus l’impression, comme je le sous-entendais dans mon premier article, de me balader au milieu d’une réunion de pervers qui ouvraient leurs manteaux sur mon passage et s’astiquaient le tuyau en sifflotant « non, non, j’lai pas fait ».

Il y avait beaucoup de pornographie mais, passée la surprise, je me suis contentée de l’ignorer en râlant vaguement sur le fait que le reste se trouvait noyé dedans. J’ai toujours été d’avis que s’il existe un genre dans lequel on peut TOUT se permettre, c’est bien celui-là. Les fantasmes ne sont pas la réalité et, tant qu’ils sont étiquetés comme tels, ma foi, on peut bien en penser ce qu’on veut, mais jouer les vierges effarouchées parce que le porno est pornographique me semble quelque peu stérile.
J’étais plus gênée par l’ensemble d’œuvres flirtant avec le genre sans l’assumer, où les auteurs étalaient leurs fantasmes l’air de rien, avec une absence de retenue et de recul bien plus malsaine, à mon sens, qu’une scène de fist fucking à sec bien premier degré.

La fanfic, comme d’ailleurs beaucoup de variations tout à fait professionnelles sur un thème, se nourrit des frustrations. Une des raisons pour lesquelles mon premier « fandom » fut celui d’Albator est que cette série est, à mon avis, un cas d’école des œuvres de qualité qui en donnent trop où pas assez. À quelques exceptions près (la superbe OAV L’Atlantis de ma jeunesse et le long métrage de 2013 de Shinji Aramaki notamment), le personnage principal et son contexte sont très peu développés : on sait que le garçon (quel âge il a, d’ailleurs, Albator ? On pourrait sans problème lui donner de 25 à 40 piges !) est doté d’un profond sens de la justice, qu’il est politiquement engagé et malin mais d’un courage parfois suicidaire, qu’il a un grand cœur mais bute ses ennemis sans se poser de questions (haha ! Le nombre de macchabs par épisode ! Et je matais ça à 8 ans !)… On aimerait l’apprécier pour ses ambigüités en plus de son héroïsme, mais on ne saura presque jamais rien de lui. Il n’a pas d’enfance, pas de vie affective, peu d’aspérités (et, lorsqu’elles existent, elles sont à peine sous-entendues). Ce type de narration, un poil manipulateur à mon sens, joue sur les attentes du lecteur en refusant jusqu’au bout de les combler. Rien d’étonnant, alors, à ce que les plus créatifs d’entre eux entrent en scène !
(Notons, par ailleurs, que l’univers officiel de Matsumoto dispose déjà de diverses variations sur le personnage, avec une timeline douteuse laissant imaginer un multivers… du pain béni pour se réapproprier l’ensemble).

Les genres principaux de la fanfiction donnent le ton. Je les détaillerai dans un prochain article, mais sachez déjà que nous avons « famille », « amitié », « angst » (que nous traduirons en pratique par « étude de caractères avec beaucoup d’émotion »), « fluff » (moments mignons, généralement scènes du quotidien sans vraiment de scénario) et, la star des stars « hurt/comfort », où des héros plus ou moins physiquement ou mentalement amochés pourront enfin craquer et trouveront, en leurs compagnons ou un personnage original créé pour ça, le réconfort qu’ils méritent.
S’ajoutent à cela des catégories spécifiquement définies pour qualifier les relations sexuelles entre les protagonistes (Homme/homme, homme/femme, plan à trois, bondage, j’en passe et des variées…) et qui sont LOIN de n’être utilisés que dans les fics érotiques.

Ces genres principaux, donc, désignent donc moins le style ou l’univers que les besoins des lecteurs. Besoins tout à fait compréhensibles, tant les succès de la pop culture, à force de multiplier les subplots, les twists et les rebondissements à la con, pèchent des points de vue intimiste, spirituel et intellectuel. Des personnages, souvent créés pour symboliser les grands questionnements humains, deviennent paradoxalement des fonctions dotées de trois ou quatre traits de caractère, et l’on aimerait bien les voir de temps en temps juste VIVRE pendant CINQ. FOUTUES . MINUTES. (Mais j’imagine que, s’ils gagnaient en épaisseur, les génies de la production craindraient que monsieur tout le monde cesse de s’identifier (Aparte : ya une différence entre identification et projection, yen a une des deux qui est malsaine, et, féloches, c’est celle qui a été choisie)).

Le problème c’est qu’en écriture comme en amour (pire analogie de ma vie à venir) quand la frustration est le seul moteur du désir, le passage à l’acte est rarement très satisfaisant (tching, tzaaa !).
Ayant construit ma jeune carrière sur des bouquins axés sur les personnages, je peux vous affirmer qu’un protagoniste qui baisse sa garde ou « craque » ne générera une empathie dénuée de malaise (malaise à l’égard de l’écrivain, j’entends) QUE si vous avez développé, dans un premier temps, à la fois ses forces et son CONTEXTE. Dans bien des fanfiction, soit que les auteurs s’imaginent que l’œuvre originale suffit à faire ce travail (non), soit qu’ils s’en battent la race, on a tendance à sauter directement à la partie « torrent de larmes » dans laquelle nos héros se transforment dans le meilleur des cas en créatures vides et niaiseuses, dans le pire en loques humaines à peine reconnaissables. Et c’est doublement malsain : non seulement le lecteur est forcé à plonger dans les fantasmes d’un auteur qui n’a pas l’air d’avoir vraiment conscience de se toucher en public, mais en plus, cette artificialité maladroite crée une distance détachée avec un personnage qui souffre, censé plutôt générer sympathie et réflexions humanistes.

Effet rebutant supplémentaire de la découverte de la fanfic : ces œuvres, quelles que soient leurs qualités d’écriture, semblent avoir du succès.
Je dis « semble », car le succès en question se mesure à des statistiques visibles : favoris et coups de cœur, faciles à accorder suite à un petit boost d’émotion, ou par copinage entre fans se retrouvant autour d’un fantasme commun. Et, comme souvent dans les microcosmes, niches et contre cultures, l’agrégation est efficace et l’enthousiasme à la mesure du temps passé seul et perdu avant d’enfin rencontrer quelqu’un qui nous comprend.

Il me faut aussi avouer que le fait d’être moi-même écrivaine a beaucoup contribué à mon rejet initial de la fanfiction, partagé par de nombreux collègues. Cet éloge permanent de l’indécence et de la médiocrité, associé à l’avilissement de personnages chers à leurs auteurs, ne donne pas envie de briser les frontières entre l’artiste et son public.

Sauf qu’en réalité… ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et, en dessous, on observe les choses suivantes :

  • Il y existe, en fanfiction, des écrivains qui auraient des leçons à donner à bien des professionnels.
  • Plus discrets que les fans énamourés, se réunissent dans les fandoms une quantité de personnes d’une exigence et d’une érudition rares (qui, oui, forcément, allongent moins les « likes »).
  • De nombreuses œuvres affinent, développent et, parfois, dépassent leurs modèles.
  • Certaines « trahisons » sont en réalité de brillantes réappropriations d’univers et/ou de personnages, dont elles ont su garder (et donc parfaitement identifier !) le cœur.

C’est pourquoi, s’il est fort probable que, pour des raisons diverses, je me tiendrai à l’écart des éventuelles fanfictions issues de mes œuvres, je les accueillerai finalement avec plaisir. Inspirer d’autres auteurs, leur donner envie de créer, de réfléchir, de développer des choses auxquelles je n’aurais même pas songé… et, pourquoi pas, permettre à de futurs écrivains de talent de faire leurs premières armes avant d’oser travailler sur leurs propres univers… Quel degré improbable de possessivité envers son œuvre faudrait-il atteindre pour refuser cet honneur ?
Alors, si quelques productions indécentes en sont le prix, ma foi… je vivrai avec. Ce n’est pas comme si je pouvais contrôler ce qui se passe dans la tête des lecteurs.

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Représentation des femmes dans la littérature

Il y a quelques mois, j’ai accepté de répondre aux questions de Joanne Follorou, dans le cadre d’un projet d’études sur la représentation des femmes dans la littérature, mené conjointement avec Marie Andrès et Ameline Walle. Ce projet, auquel ont participé d’autres écrivaines et dessinatrices, ne sortira pas du cadre universitaire, mais, comme j’ai trouvé les questions très pertinentes, je me suis dit que notre entretien méritait d’être retranscrit ici.

Après tout, il a valu à ses autrices une très bonne note !

Je suis très intéressée par la planche « Sexisme internalisé » du tome 4 d’Alyssa, dans laquelle les personnages débattent de la place des femmes dans les mangas. Pouvez-vous nous donner votre avis sur ce problème ? D’après vous, les femmes en BD sont-elles souvent des stéréotypes ? Ces « femmes fortes » en BD (Atalante de Criss, Cixi dans Lanfeust…) sont-elles des types prédéfinis ? Quelle « case » remplissent-elles ? Quelle est leur fonction ? À quel cahier des charges doivent-elle répondre ?

Mon avis est pas mal résumé dans la planche. En bande dessinée comme ailleurs dans la fiction, les femmes souffrent d’une représentation à la fois inférieure en nombre à la réalité et biaisée. Dans la plupart des œuvres, le personnage par défaut est un homme blanc hétérosexuel. Le héros a besoin de discuter avec un individu quelconque pour faire avancer son cheminement ? C’est un homme. Il a un accrochage en voiture ? L’autre conducteur est un homme. Il achète un paquet de chewing-gum ? Le vendeur est un homme. Ce n’est pas systématique mais très fréquent et, lorsqu’on sort de ce schéma, c’est que le genre de la personne a une importance dans l’histoire : c’est le début d’une histoire d’amour, ou d’un attachement paternel, ou ça sert à souligner les préférences sexuelles du héros ou son rapport aux femmes…

Je pense que c’est dû au fait que, dans notre société, le masculin est le neutre par défaut. Cela demande un gros effort de passer outre ce réflexe, même pour des auteurs pas sexistes, même pour des autrices !

Lorsque les femmes sont bien présentes, elles incarnent la plupart du temps un stéréotype : la mère, la putain, la naïve innocente, mais aussi la femme forte qui est teeeellement supérieure aux hommes mais sera rarement la chef, l’élue, et aura souvent besoin que le héros vienne à son secours, quand bien même elle aurait été présentée comme le dépassant en tout ! Les rôles de femmes de caractère sont aussi des fantasmes masculins… Je n’ai aucun problème avec le fait que ces fantasmes existent et soient mis en scène, mais j’en ai un avec le fait qu’ils trustent le paysage et soient présentés comme des normes dans des œuvres au traitement réaliste. Leur surreprésentation, outre qu’elle dénote une paresse intellectuelle des auteurs, a des effets concrètement néfastes sur l’image des femmes, ou de « la femme », comme disent beaucoup de gens, et ce terme ne me semble pas innocent. Il y a « les hommes », dans toute leur diversité, et « la femme », cet écart à la norme, dans son unité.

Dans les œuvres jeunesse et la pop culture, on assiste souvent à une situation caricaturale très précise : le groupe de héros est constitué de, par exemple, le leader courageux, l’intello réservé, la brute au grand cœur, le rigolo gaffeur et… la fille. Le personnage féminin n’est pas héroïque, intello, brute ou rigolo. Il n’est caractérisé que par son genre, et doit le représenter entièrement. En pratique, ça la rend souvent forte mais fragile, courageuse mais casse-burnes, maligne mais perdue, drôle malgré elle, râlant sur le sexisme de ses compagnons comme s’il s’agissait d’un petit défaut innocent auquel elle réagit avec une sensibilité quasi hystérique… Il faut qu’elle ait tout ce à quoi les filles peuvent vouloir s’identifier et tout ce sur quoi les garçons peuvent fantasmer. Comment pourrait-elle être une personne ?

Les jeunes filles, les femmes adultes et même les hommes ont besoin d’héroïnes variées. On peut se targuer de savoir que, tout ça, c’est de la fiction, de ne pas être influencé parce qu’on a teeeellement de personnalité et qu’on comprend bien qu’en vrai les femmes sont diverses. La réalité, c’est que le simple fait que ces représentations caricaturales sont si présentes prouve que même les intellectuels spécialistes de l’écriture sont influencés. Et c’est logique ! On vit dans la société et on ne peut se prétendre totalement imperméable à ses conventions. Et ce n’est pas parce qu’on est capables d’un recul conscient qu’on ne les propage pas instinctivement.

Par ailleurs, des collègues hommes m’ont sorti comme si c’était une évidence qu’ils avaient plus de mal à écrire les femmes que les hommes. Alors qu’ils n’en avaient aucun à mettre en scène des militaires, des extraterrestres, des elfes ou des chiens qui parlent ! C’est incroyablement violent, quand on y réfléchit. Certains hommes ont plus de difficultés à faire preuve d’empathie pour une femme qui leur ressemble que pour d’autres espèces ! À quel point faut-il qu’on ait brisé notre objectivité pour qu’on s’imagine plus proche d’un troll pompier de l’espace que de notre voisine de palier ? On est en droit de s’interroger sur les conséquences concrètes de cet aveuglement sur les relations entre les gens.

Pensez-vous qu’il existe une pression à représenter des femmes conformes aux canons de beauté ? Pourquoi de très nombreuses femmes en BD (et dans l’illustration en général) ont-elles la même plastique ? Pourquoi ce type de physique est-il souvent lié à la position de « femme forte » ?

Je laisse les dessinateurs répondre pour la partie graphique. En ce qui me concerne, je pense qu’il y a une pression inconsciente pour que la femme soit, excusez-moi du terme, « baisable » et pas menaçante.

Même si ça s’arrange, au cinéma et dans la bd, les femmes physiquement puissantes sont rarement incarnées par des actrices très musclées alors que les héros, aussi fantasmés qu’ils peuvent l’être, sont physiquement impressionnants, avec des corps sains et matures : sportifs, pas trop maigres, la trentaine ou plus… Ils ont le droit d’avoir des gueules cassées, d’être vieux, et tout de même considérés comme sexys. Et, selon les œuvres, ils ont aussi celui de ne pas être sexys ! Si les femmes ne sont pas jolies, ou sont dotées d’une apparence qui ne plaira pas forcément à la moyenne, c’est généralement une spécificité, voire une thématique du scénario. Les hommes, eux, même s’ils ne sont pas à l’abri de pressions physiques, ont parfois le droit d’être ordinaires, ou bizarres, et qu’on s’en foute.

Pensez-vous qu’il en aille de la responsabilité d’un auteur de représenter des personnages non stéréotypés (au-delà de l’intérêt d’un point de vue créatif) ?

Je pense qu’il en va de la responsabilité d’un auteur de se poser la question. Je n’appellerai jamais à l’autocensure. L’art doit être libre, et rien ne nous oblige à choisir la voie de la création réaliste. Mais, en pratique (et je vais être obligée de parler de l’aspect créatif car les deux sont liés), quand vous commencez à vous interroger sur vos réflexes créatifs, ça enrichit toujours votre œuvre. Comme je le disais plus haut, partir sur sa première idée relève parfois de la paresse intellectuelle. C’est assez ironique de voir des auteurs en appeler à la liberté et à la créativité pour revendiquer le droit de reproduire des clichés en faisant comme tout le monde. C’est une stratégie d’évitement qui ne rend service à personne : lorsque l’on est conscient de nos biais, nos choix deviennent plus réfléchis, plus audacieux… Et, le jour où on représente un personnage caricatural ou fantasmé, on sait pourquoi et on est prêt à le défendre !

L’auteur est-il responsable des images qu’il diffuse et de leur impact sur les lecteurs ?

À un moment, l’interprétation de nos œuvres nous dépasse. On reçoit toujours des réactions qui nous paraissent complètement perchées, et je pense qu’on peut difficilement sauver ceux qui ne veulent rien entendre, en tout cas dans des formes d’écriture aussi subjectives que la fiction. Par contre, oui, je crois qu’on doit se poser la question de ce qu’on véhicule. Ne serait-ce que, comme je l’ai dit au-dessus, pour le faire consciemment. Plutôt que de limiter notre art, cela nous permet d’aller plus loin, de nous libérer de nos peurs d’aborder certains thèmes précisément parce qu’on a réfléchi dessus. Je n’ai jamais été aussi trash et subversive que depuis que j’ai conscience du caractère potentiellement offensant ou néfaste de certains sujets. Je suis également plus pertinente. Et c’est le lecteur qui en bénéficie.

Est-ce le rôle du livre de faire passer un message ?

D’une manière générale, non. Je n’ai pas de mépris pour les œuvres qui n’ont d’autre prétention que de distraire. De toute façon, si on prend du recul et ses responsabilités, je doute qu’on produise des œuvres totalement vides de sens.

À titre personnel, cependant, oui, je souhaite faire passer des messages, ou tout du moins poser des questions. En tant que public, j’ai l’impression d’avoir un peu perdu mon temps si une œuvre, même de détente, ne m’a pas un minimum ébranlée.

Dans le cas d’Alyssa, c’était particulier, parce que je m’adressais à des adolescents. J’ai donc choisi d’avoir une approche plus frontale que d’habitude de certains sujets, d’autant que le caractère de l’héroïne et la narration me le permettaient tout en restant naturelle. Dans mes œuvres pour adultes, ou plus réalistes, j’emploie généralement des stratégies plus suggestives et progressives, même s’il m’arrive de me servir de certains personnages pour asséner des questions ou des principes.

Alyssa est « différente », c’est le point de départ de la BD : pensez-vous que représenter des personnages « atypiques » soit important ? Avez-vous un message à véhiculer ?

Je pense que l’important n’est pas que chaque auteur se force à représenter des personnes « atypiques », mais d’avoir une production artistique globale qui représente réellement les gens dans leur ensemble (surtout quand la moyenne qu’on favorise, à savoir l’homme blanc par défaut, sort de nulle part). Pour cela, la première chose à faire est de donner la parole aux concernés (et même de la privilégier) parce que, au risque de me répéter, quand on ne l’est pas, on doit faire un effort conscient pour prendre du recul sur nos biais sociétaux. De plus, aussi intelligent et empathique soit-on, on n’est pas expert en tout et il existe forcément des choses spécifiques du vécu des concernés dont on n’a pas conscience.

Ceci ne m’a pas empêchée d’écrire Alyssa alors que je n’ai jamais été diagnostiquée HPI. En fait, sur cette série, j’ai pris le problème à l’envers : je voulais parler de l’adolescence, période où on a tendance à se sentir « trop différent » tout en recherchant la normalité, à travers une personne réellement décalée… mais qui découvre qu’elle n’est pas si « différente » que ça. Car ses amis au QI « normal » ont aussi leurs particularités (même si elles constituent rarement un handicap comme peut le devenir le HPI), et que leurs aspirations ne sont pas si différentes des siennes ! Alyssa est donc plus une série sur ce qui nous rapproche que sur la différence en soi.

Des héroïnes comme Tamara (Zidrou & Darasse), revendiquant sa « différence » physique,  ou Joséphine (Pénélope Bagieu), au physique plus réaliste et pleine de complexes : que pensez-vous d’elles ? Est-ce que ces personnages apportent quelque chose d’important dans le monde de la BD ? Quel impact pensez-vous que ces personnages peuvent avoir ?

C’est extrêmement important. Pendant des années, ce genre de personnage n’a pas été représenté alors qu’il correspond à la majorité des femmes. Comme si l’on ne pouvait exister qu’à travers le regard, ou carrément le fantasme masculin. Les grosses, les maladroites, les moches, ou juste les « physiquement ordinaires » ne pouvaient être qu’au mieux des seconds rôles, au pire des cautions comiques. Bien sûr, la fiction n’est qu’une partie du problème, et en faire la cause (comme c’est régulièrement le cas pour les jeux vidéo), c’est refuser d’en traiter les fondements sociétaux. Mais les conséquences sur l’image d’elles-mêmes, la santé ou, même, la sécurité des femmes, sont catastrophiques.

Par contre, je rêve de la prochaine étape, qui commence timidement : le jour où l’héroïne en surpoids ne sera plus « la grosse » et la fille normale « la complexée », aussi bienveillants ces termes soient-ils sous la plume de leurs auteurs. Comme les héros noirs ne doivent pas servir qu’à traiter du racisme, ou les héros gays de l’homophobie, la grosse peut être juste « une hackeuse en lutte contre le gouvernement », la boutonneuse « une militaire badass », la lesbienne « une scientifique qui ressuscite des dinosaures », la trapue aux épaules de nageuse « l’héroïne d’une tragédie romantique »… Notre genre, nos préférences sexuelles et notre apparence ne sont pas le « thème » de nos vies.

On peut s’identifier à ceux qui ne nous font pas fantasmer… et aussi à ceux qui ne nous ressemblent pas. Après tout, pendant des siècles, les femmes ont été obligées de le faire dès qu’elles ouvraient un bouquin.

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De la fanfiction (1)

Une fanfiction, ou fanfic (parfois écrit fan-fiction), est un récit que certains fans écrivent pour prolonger, amender ou même totalement transformer un produit médiatique qu’ils affectionnent, qu’il s’agisse d’un roman, d’un manga, d’une série télévisée, d’un film, d’un jeu vidéo ou encore d’une célébrité (Source : Wikipedia).

*

De nombreux auteurs publiés écrivent de la fanfiction. Ça ne s’avoue pas trop, ou alors sous le sceau de la confidence, comme une anecdote professionnelle qui ne sortira pas d’un cercle de collègues choisis.
Je ne suis pas convaincue que les conséquences seraient bien dramatiques en cas de fuite. Une bonne partie des gens n’a aucune idée de l’existence du phénomène, une grosse autre se rappelle en avoir vaguement entendu parler (« y’a pas ta petite cousine qui faisait ça, au collège ? »), et le reste s’en fout probablement.
Pourtant, ça ne fait pas sérieux.

Pourquoi ? Plein de raisons, plus ou moins légitimes. La première est, à mon avis, celle qui s’avoue le moins à voix haute, car la plus méprisable : un snobisme tout ce qu’il y a de plus banal.
C’est un peu comme l’autoédition : on sait qu’on y trouve des auteurs brillants, parfois plus talentueux que bien des édités, parfois menant leur barque comme des gestionnaires de génie sans perdre leur authenticité, parfois vivant assez confortablement de leur plume pour lâcher leur boulot alimentaire mais, eh, eux n’ont pas signé le sacro-saint contrat, alors ça compte pas.
C’est une constante du milieu que de revendiquer son indépendance créative et de cracher sur ceux qui ne reconnaissent pas notre talent tout en recherchant désespérément l’approbation de l’Éditeur. Je ne détesterais pas à la fois les anglicismes et le stéréotype de l’artiste grand enfant, je dirais que beaucoup d’écrivains ont quelques daddy issues à régler.

La seconde, que je soupçonne sans pouvoir la prouver faute d’études, est le sexisme. À vue de nez (oui, je suis très scientifique, dans ce paragraphe), 90%, au bas mot, des auteurs de fanfiction sont des femmes. Des femmes qui profitent de cet espace de liberté pour se réapproprier deux domaines qui les ont longtemps soit négligées, soit considérées, non comme la majorité de l’humanité, mais comme une niche, un écart à la « norme masculine » : la littérature et la pornographie.
En fanfiction, les femmes (et, plus généralement, certaines minorités) se lâchent et ne cèdent pas de terrain. En résulte un déploiement de thématiques que l’on retrouve peu dans les sphères officielles, et de fantasmes aussi grotesques que ceux du porno traditionnel mais que leur rareté d’expression pare, aux yeux des naïfs effarouchés, de ridicule.
La fanfiction est, j’en suis persuadée, moquée en partie car elle  ne craint pas de bouleverser les conventions. On y crée avec un profond naturel et sans peur du jugement. Une liberté difficilement supportable pour des personnes que leur statut sociétalement dominant a paradoxalement fragilisées, en ne les confrontant que rarement aux condamnations globales.

La troisième rejoint une nouvelle fois les problèmes de l’autoédition : on trouve en fanfiction, il faut l’avouer, tout un gloubi-boulga d’écrits imbitables et de personnes ne manifestant aucun recul, qu’il s’agisse de la forme ou du fond, sur leur production. Il est difficile de faire le tri.
C’est cette raison qui, en ce qui me concerne, m’a longtemps fait considérer la chose avec une méfiance teintée de gêne, voire d’effroi. Il faut avouer que les textes mis en avant sur les sites dédiés ne sont pas toujours (1) les meilleurs, (2) ceux dans lesquels on retrouve ses héros tels qu’on les a connus (ce qui est rassurant lors d’une première approche) et (3) les plus sains. Même si un système de mots-clefs permet bien de faire un vague tri, jeter un œil sur ces sites revient parfois à mettre les pieds dans une librairie où Les Prêtresses Lubriques (ça existe) serait rangé sur la même étagère que Hamlet, juste à côté des aventures de T’choupi.
C’est une réalité que la part de fantasme, dans la « fanfic », est immense : il n’est pas rare de voir des autrices infliger des tortures innommables à leurs héros (souvent pour le plaisir de les cajoler par la suite), de les mettre en couple avec des personnages originaux à leur image (mais belles. Et douces. Et jeunes. Et si naïves et maladroites, en attendant d’être sauvées par leur prince), de les faire fondre en larmes au moindre pépin un peu sérieux parce que c’est beau un homme qui pleure, ou de buter leur copine pour les jeter dans les bras de leur acolyte de même sexe, puisqu’une bromance, manifestement, cache toujours un fantasme gay refoulé.
Amateurs des genres précités, attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : dans TOUS ces styles, on trouve d’excellents écrivains. Et, parfois, ces fantasmes servent, en réalité, à explorer des thématiques tout à fait brillantes, à développer des sujets laissés en plan par les créateurs originaux ou, tout bonnement, à se réapproprier un univers pour lui faire déployer toutes ses potentialités.
Reste que, comme dans tout domaine, les gens vraiment talentueux sont rares et que, quand tu débarques et que TOUT ce sur quoi tu tombes ressemble à une masturbation publique pas assumée, ça refroidit.
Surtout quand, comme moi, tu es écrivain, et que ton cerveau reptilien se met à hurler : « NE FAITES JAMAIS CA A MES PERSONNAGES, MES BÉBÉS, MES PAUVRES BÉBÉS ! PAR PITIÉ !!! »

Préjugés mis à part, la fanfiction n’est en réalité qu’un aspect de ce que l’on nomme plus généralement « œuvres transformatives ».
Et l’exercice n’a rien d’une nouveauté.
De tout temps, les auteurs se sont nourris, plus ou moins directement, des créations des collègues, et les ont parfois reprises sans vergogne pour donner leur version du personnage, leur variation sur le thème, ou leur développement de l’univers. C’est ainsi que naissent des mythes et des icônes. Don Juan fut de Tirso de Molina avant d’être doté d’un « m » par Molière, et le père Tirso lui-même aurait basé sa pièce sur un fait divers… ainsi que sur diverses histoires antérieures de séducteurs et/ou libertaires patentés, en butte avec les conventions morales. Le D’Artagnan de Dumas s’inspire de la biographie romancée rédigée par Gatien de Courtilz de Sandras… On ne compte plus les variations autour du vampire en général et de Dracula en particulier… Et ces trois personnages inspirent encore largement les créateurs, à cette différence près qu’étant tombés dans le domaine public, leurs auteurs actuels peuvent, s’ils le souhaitent, vendre le fruit de leur travail, et se déclarer ÉcrivÂÂÂins, pas comme ces gamines attardées, là, qui racontent les histoires de cœur des Avengers.

La fanfiction a existé avant d’être nommée ainsi. Et s’y sont toujours illustrés, avec des résultats plus ou moins heureux, les amateurs comme les professionnels, dont les motivations à l’exercice peuvent se rejoindre.

Depuis quelques mois, je me suis moi-même lancée. Et cet article est le premier d’une série dans laquelle je vous raconterai mon expérience.

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Je reviens (enfin… je reviendrai)

Un an sans une mise à jour. Mmm… Je ne vous cache pas que, depuis quelques mois, je m’interroge sur la pertinence de continuer à payer cet hébergement.

Et puis bon.

Même si la plupart de mes interventions se font maintenant sur ma page Facebook, je constate qu’avoir un site est bien pratique pour stocker les articles dont on souhaite garder une trace facilement accessible. Et, comme on m’a récemment demandé à plusieurs reprises de témoigner de mon expérience d’autrice et de donner des conseils d’écriture ; comme je rédige des articles de presse rigolos (j’espère) qui auraient aussi leur place ici ; comme je ferais bien quelques nouvelles traductions d’articles scientifiques et féministes ; et comme d’autres idées me viendront peut-être… Ma foi… Ça vaut sans doute le coup de ressusciter cet endroit.

Alors :

  • Je vais faire un peu le ménage dans les anciens articles ;
  • Ma webmistress d’amour va mettre à jour ma biblio qui prend la poussière pendant que mes parutions se poursuivent ;
  • J’ai enlevé l’onglet « dédicaces », que je suis persuadée que PERSONNE ne regarde. Pour tout ce qui est actu, c’est sur Facebook et Twitter que ça va se passer ;
  • J’ai déjà fermé les commentaires, car c’était une des choses qui me démotivait : à partir de maintenant, les discussions, si elles ont lieu, seront regroupées dans un fil dédié de ma page Facebook ;
  • Et je reviendrai très rapidement.

A très vite!

Je déteste les personnages féminins forts (traduction)

Mot-clef du jour : « differencier toilette fille »

Texte original de Sophia McDougall, publié le 13 août 2013 sur le site NewStateman.

Sherlock Holmes est brillant, solitaire, corrosif, bohème, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque, malpoli, génial.
Les personnages féminins sont « forts ».

gwyneth-paltrow-pepper-potts-iron-man-3Pepper Potts dans Iron Man 3 (capture d’écran).

Je déteste les personnages féminins forts ».

Cette affirmation peut surprendre dans la bouche de quelqu’un qui passe un certain temps, sur Internet, à déplorer le manque flagrant d’héroïnes dans la fiction. Oui, bien sûr, j’adore un tas de personnages féminins pleins de courage et de détermination. Dans Buffy, il y a cet épisode où Angelus lui demande : « Tu es seule, plus d’armes, plus d’amis, qu’est ce qu’il te reste ? » Elle empoigne alors son épée et répond : « Moi ». J’adore. Dans Tigre et Dragon, quand on interroge Jen (Zhang Ziyi) sur ses liens avec Li Mu Bai (Chow Yun-Fat), elle crache : “Je l’ai réduit en miettes”. J’adore. Quand Jane Eyre, malgré les atteintes prolongées du monde à son amour propre, déclare à Mr Rochester, qui s’inquiète de sa sécurité : « Ne craignez rien, j’y veillerai moi-même », j’adore. Mais je suis profondément désespérée de constater que l’industrie du cinéma pense le monde prêt pour un film avec un super héros raton laveur, mais pas pour un long-métrage dans lequel une équipe de super héros serait dirigée par une femme.

L’expression «personnage féminin dort » m’a toujours fait grincer des dents, tout comme ces si nombreux personnages créés selon toute évidence dans le seul et unique but de satisfaire à ce modèle.

Je me souviens de quand j’ai regardé Shrek avec ma mère. Je me suis exclamée :
– La princesse faisait du kung-fu ! C’était chouette !
Et, déjà, un vague malaise m’étreignait. La sensation que je disais cela juste parce que c’était ce que j’étais censée dire.
Ma mère a levé les yeux au ciel :
– De nos jours, toutes les princesses font du kung-fu.

Personne ne se demande jamais si un personnage masculin est “fort”. Ni s’il est « fougueux » ou « trop badass », d’ailleurs.

La raison, évidente, c’est qu’il est supposé « fort » par défaut. Le personnage féminin fort s’accompagne d’une promesse paternaliste : elle constitue une anomalie. « Pas de panique ! », lit-on entre les lignes de ces interviews qui abordent sa romance avec le héros. « Bien sûr que les femmes normales sont faibles, et chiantes, et incapables de faire des choses utiles. Mais celle-ci est différente. Elle est forte ! Vous avez vu : elle colle des bourre-pifs”. Parfois, on entend : « Ce n’est pas la demoiselle en détresse habituelle », comme si la création des héroïnes populaires n’avait pas évolué d’un iota depuis la Blanche Neige de Disney. Et comme si un sacré paquet de personnages féminins forts ne finissait pas de toute façon par devoir être sauvées.

Mais la vérité va au-delà de ça.

Nos héros masculins préférés sont-ils des personnages masculins forts ? Est-ce que, par exemple, Sherlock Holmes est fort ? D’un certain point de vue, oui, bien sûr. Il se met en danger pour faire triompher la justice. Mais d’un autre côté, on ne peut pas dire qu’il puisse toujours compter sur sa force physique. (En forme, il est assez costaux pour plier un tisonnier, mais il doit tout de même souvent se reposer sur Watson pour aller à la cogne, dont au moins une fois parce qu’il s’est tellement négligé qu’il est incapable de seulement se défendre). Ses ressources mentales et émotionnelles fluctuent également. Toxicomane, dépressif, il affirme même sans sourciller qu’affronter le crime constitue pour lui une sorte d’automédication. De ce point de vue, son enthousiasme à l’idée se mettre en danger pourrait bien ne pas être une « force » du tout –plus un comportement autodestructeur.  Mais, finalement, peut-être que ses faiblesses le renforcent, puisqu’il parvient à survivre et à prospérer en dépit de ces menaces extérieures et intérieures.

Est-ce que Sherlock Holmes est fort ? « Évidemment », est-on tenté de répondre. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que ce n’est pas la bonne question.

Que se passe-t-il quand on essaie de mettre d’autres héros masculins iconiques dans la case « personnage masculin fort » ? Certains y rentrent à peu près, mais la plupart s’y trouvent très à l’étroit. Les pauvres ! Être confinés comme ça ! C’est nouveau pour eux ! Ils ont l’habitude de nous toucher de différentes façons et dans un monde à plus de deux dimensions.

« Bien sûr que je suis fort ! Eh, les mecs, je suis un fantasme idéalisé, hein ! Mais en fait, le truc vraiment intéressant, chez moi, c’est qu’au fond, je suis un artiste raté », affirme tristement Captain America en rentrant le ventre.

« OK, je suis fort. Mais est-ce que ça compte, vu je suis un gros psychopathe ? » s’interroge James Bond, alangui contre un mur, jouant négligemment avec ses manchettes.

Je pense qu’on peut dire sans se tromper que la lourde insistance de Batman pour entrer à tout prix dans la petite boîte du personnage masculin fort confine à l’hystérie. Mais il n’y a pas assez de place pour sa cape et ses oreilles de chauve-souris, et il refuse de s’en débarrasser.

Quant au Docteur, réalisant que cette boîte est en réalité encore plus petite à l’intérieur, il balbutie un truc incompréhensible et prend ses jambes à son cou.

Ceux qui rentrent plus facilement dans la boîte sont généralement les plus chiants. Musclor, Superman (désolée)… Le Lone Ranger. Peut-être Jack Ryan. Quelques héros à la mâchoire carrée, tombés dans l’oubli en même temps que les romans de gare et les magazines pour ados mâles qui en étaient l’écrin.  Si « personnage masculin fort » était le premier critère à respecter pour créer des héros, nos fictions en seraient considérablement appauvries. Mais c’est dans cette petite boîte étouffante que l’on demande à nos héroïnes de vivre.

Revenons à Sherlock Holmes. Une meilleure question le concernant pourrait être : « C’est quel genre de gars ? »

C’est un génie brillant, solitaire, corrosif, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque et malpoli.

Ajouter le mot « fort » à cette liste ne me semble pas tellement l’enrichir.

Et qu’arrive-t-il quand on s’intéresse à des personnages qui ne rentrent même pas dans la case « héros » ? Est-ce que Hamlet est « fort » ? Il l’est peut-être, en un sens, à la fin de la pièce. Mais il s’agit là d’un genre de force très particulier, très torturé, qui ne lui permet de trouver la paix qu’au prix de sa vie. Richard II, lui, n’est pas seulement « pas fort ». Il est indiscutablement faible, à la fois en tant qu’être humain et en tant que roi. Et pourtant, de cette bouche de faible sort la plus belle poésie du langage et les plus complexes méditations sur la monarchie. Il n’est pas fort, mais il a un sacré pouvoir. Toute l’intrigue de la pièce s’articule autour de ses prises de position (souvent catastrophiques). En termes narratifs, le pouvoir est bien plus important que la « force ». C’est lui qui détermine si un personnage fait vraiment partie de l’histoire ou n’en est qu’un accessoire.

Ne parlons même pas des exemples où le personnage féminin fort rencontre le délicieux stéréotype de la « femme noire forte », ou quand les mythes sur la force ne se contentent plus de faire un flop mais causent un mal quantifiable.

Chuck Wending rétorque ici que le mot « fort » ne signifie pas… euh… « fort », mais plus un truc du genre « bien écrit ». Mais je ne pense vraiment pas que la majorité des écrivains comme celle des lecteurs l’entende ainsi. Comment, dans ce cas, expliquer le fait que, quand les scénaristes du Seigneur des Anneaux décident de développer (maladroitement) le rôle d’Arwen par rapport aux livres, ils se sentent obligés de la faire errer sans but défini, puis pointer une épée vers la gorge de son petit ami et se vanter de l’avoir trop bien feinté ? (Elle réalisera finalement qu’elle n’a « pas besoin d’avoir une épée dans la main pour être forte »). Et pourquoi Paul Feig, comme le note Carina Chicano dans cet article, a-t-il été forcé de se justifier parce que le film Mes Meilleures Amies repose sur un personnage féminin complexe et intéressant qui semblait assez faible de prime abord ?

Et même si cette interprétation plutôt limitée du « personnage féminin fort » était en effet la plus répandue, n’est-ce pas quelque peu déprimant et encore plus incompréhensible ? Pour la moitié de la population, le fait d’avoir des personnages bien écrits et bien construits auxquels s’identifier constituerait une exception impressionnante, mais optionnelle ?

Certains personnages créés avec, en tête, cet objectif de « personnage féminin fort » réussissent tout de même à être vaguement crédibles. Peggy Carter (Captain America) et Pepper Potts (Iron Man) sont parmi les meilleures petites amies de héros de l’univers Marvel. Peggy tire sur des nazis. Elle n’a jamais besoin d’être sauvée, que ce soit par Captain America ou qui que ce soit. Elle est relativement bien présente à l’écran. Son statut particulier de femme de soldat britannique pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas vraiment exploité, mais il implique une puissante histoire personnelle, des convictions profondes et de grandes capacités de résilience. Et  son idylle avec Captain America ne parvient jamais à ébranler cet édifice. Même si son rôle est clairement subordonné à celui du personnage principal masculin, il n’est pas défini par ce dernier ; on pourrait fort bien imaginer un film sur elle – une femme déterminée à surmonter tous les obstacles pour lutter contre le nazisme. Et un facteur important de son succès est l’actrice qui l’interprète : la merveilleuse Hayley Atwell.

Elle nous est présentée alors qu’elle briefe quelques recrues envisagées pour le projet Super-Soldat. Cette scène est très clairement écrite pour dévoiler le potentiel « personnage féminin fort » de Peggy, et elle se déroule de la façon suivante : une des recrues commence immédiatement à faire le malin, tout d’abord en se moquant de son accent puis, quand elle le fait sortir du rang, en alignant les remarques sexistes et suggestives.

Elle le frappe et le met à terre.

Un peu plus tard, elle tombe sur Captain America en train de se faire embrasser par le seul autre personnage féminin doté d’un rôle parlant du film, et dont la seule raison d’être est d’embrasser Captain America. Elle maintient une maîtrise de façade jusqu’à ce qu’on tendre à Captain America son iconique bouclier pour la première fois. Là, est brièvement abordé le sujet de la résistance de ce dernier, ainsi que quelques doutes dus au fait qu’il ne s’agit que d’un prototype. Alors, Peggy tire sur le malheureux héros à plusieurs reprises, le forçant à utiliser le bouclier pour sauver sa vie (et ça marche. Ouf).

Les deux scènes sont construites pour être à la fois amusantes et impressionnantes.

On peut justifier le coup de poing – c’est la guerre, elle n’a pas le temps de se prendre la tête avec des abrutis misogynes, elle doit efficacement et rapidement établir son autorité. Mais elle fait quand même le choix de transformer un conflit verbal en violence physique en quelques secondes, et on a quelques difficultés à imaginer un personnage masculin positif nous être présenté ainsi. La seconde scène, par contre, si on y réfléchit en sortant du schéma « haha, la petite coquine tête brûlée, qu’est-ce qu’on rigole » est proprement scandaleuse. Tirer à bout portant, sans avertissement, sur quelqu’un qu’on aime, qui possède un bouclier dont on ne sait pas encore s’il fonctionne (et les ricochets, on s’en fout ?) par jalousie ? Ou pour n’importe quelle raison ? Ça va bien dans ta tête, Peggy ?

Ce personnage féminin s’en sort donc avec les honneurs malgré un comportement qui, chez un homme, serait considéré au mieux comme abusif, au pire comme meurtrier – un militant des droits des hommes ne tarderait pas, je pense, à dénoncer un léger double standard. Mais, en réalité, ces scènes sont révélatrices du manque de respect sous-jacent dont ce personnage était victime depuis le début, un manque de respect qu’elle se doit de surmonter par tous les moyens, jusqu’aux plus désespérés, déplacés et cartoonesques. Elle est invisibilisée, et même des actes que l’on jugerait terrifiants de la part de personnages masculins ne parviendront qu’à peine à la faire remarquer. Le scénario note et déplore le sexisme qu’elle doit affronter dans la première scène, mais il ne remettra pas en question les convictions de ce soldat misogyne, qui sous-entend que les femmes n’ont par leur place dans l’armée, en incluant plus de femmes dans l’histoire. En tout cas, pas des femmes avec des rôles parlants.

Là, je sais ce que certains ne manqueront pas de me rétorquer : on ne pouvait pas faire ça, parce que personne n’ignore que les femmes n’étaient en réalité pas impliquées activement dans la Seconde Guerre mondiale – et là j’ai envie de vous dire : par PITIÉ ! Par ailleurs, les Allemandes ne s’en sortaient pas si mal dans le monde scientifique avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Pourquoi ne pas, donc, changer le sexe d’Erskine, le chercheur allemand à l’origine du sérum qui transforme Steven Rogers ? Howard Stark, le père de Tony/Iron Man, a droit à un cameo. Sa future épouse, Maria, ne pouvait-elle pas apparaitre également, en train de polir les bords de ce bouclier, par exemple ?  Et que dire du gardien de la tour du Cube Cosmique ? Est-ce qu’il fallait absolument que ce soit un homme ? Et est-ce que Red Skull n’aurait pas pu recruter quelques méchantes au sein de l’Hydra ? Dans ce contexte, quand on s’aperçoit que Peggy porte sur ses seules épaules la double responsabilité de représenter tout son genre et de tacler le sexisme, quand on réalise que ses actes sont disproportionnés pour compenser le fait que les autres femmes sont tout simplement absentes du film, on comprend mieux les exagérations et les hyperboles qui caractérisent la construction de son personnage.

***

Le personnage féminin fort a quelque chose à prouver. Elle est sur la défensive avant même que le film commence. Elle est Claude, du Club des Cinq, avec quelques années en plus, mais devant toujours brailler, avec ce manque de conviction inchangé, qu’elle est « aussi forte qu’un garçon ».

Quand j’aborde ce sujet autour de moi, les gens me proposent souvent des synonymes, des façons moins limitées de qualifier le phénomène. Pourquoi pas « personnage féminin efficace » ? Mais redéfinir le terme n’est pas assez. Ce n’est pas suffisant d’ajouter une nuance tout en persistant dans la même direction comme si tout était normal. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle approche du problème. Et ça implique de se rappeler que le problème en question n’est pas juste qu’on représente les femmes comme des faibles. Loin de là. Ce qu’il faut, c’est sortir de cette idée qu’on peut combattre le sexisme dans la fiction en se reposant sur un seul type de personnage, avec toujours la même personnalité. Qu’il suffit de mettre un personnage féminin dans chaque histoire et puis c’est marre.

Ça peut paraître étrange de passer sans crier gare de Richard II à Captain America, mais j’aimerais le faire une fois encore pour signaler deux trucs que possède Richard, que possèdent également James Bond, Captain America et Batman, et que Peggy, aussi forte qu’elle soit, n’aura jamais. Ce sont des choses très simples, encore plus fondamentales que « le pouvoir ».
1)      Richard est dans la lumière. Il est faible, il est passif, mais il est le foutu personnage principal.
2)      Richard est entouré d’une pléthore de personnages de son sexe et, du coup, on ne lui demande jamais de se comporter comme un ambassadeur ou un représentant des mâles. Même détrôné et emprisonné, il possède encore la liberté de n’être rien d’autre que lui-même.

Il déjà est bien rare pour une femme d’avoir le premier rôle, iI est encore plus rare qu’elle ait le second. Jetez simplement un œil au casting du film Salt : « Angelina Jolie et les mecs ».

De nos jours, toutes les princesses font du kung fu, et pourtant elles sont toujours la même princesse. Elles sont toujours là pour être aimées, ou bien elles sont la fille du groupe de garçons, et elles sont toutes à peu près identiques. Elles se baladent à l’écran, bottent quelques culs pour montrer qu’on ne leur marche pas sur les pieds, balancent des vannes ou embrassent quelqu’un de force parce que le consentement c’est pour les chochottes puis, avec cette discrétion toute féminine, elles se mettent gentiment à l’écart de l’axe narratif.

Sur les affiches, elles posent à l’arrière-plan, derrière les hommes. Dans les bandes-annonces, elles font la moue, sourient ou distribuent les coups de pieds, mais elles demeurent silencieuses. Leur force consiste à les laisser brièvement dominer les spectateurs, mais jamais l’histoire. Elles sont des analgésiques, des leurres, des chevaux de Troyes – elles sont là pour vous distraire et vous embrouiller, afin que vous oubliiez d’en demander plus.

Rappelons-nous que le but ici n’est pas de définir ce bizarre personnage qui est Fort, ou Efficace, ou tout ce qu’on veut. Il est en fait très simple, mais il requiert un changement bien plus profond que ce qu’un individu « badass » ou « fougueux » pourra jamais nous offrir, et l’atteindre impliquerait qu’on verrait beaucoup moins d’affiches de ce genre :

Inception Avengers

The_Smurfs

L’égalité.
Ce que je veux à la place d’un personnage féminin fort ? Je veux un ratio de personnages hommes/femmes de 1/1 au lieu de 3/1 sur nos écrans. Je veux des tas de personnages féminins complexes qui peuvent être aussi bien forts que faibles, ou aucun des deux, parce qu’il existe des choses plus importantes que la force et la faiblesse. Des flingueuses badass et des championnes d’arts martiaux, bien sûr, mais également des femmes intéressantes qui soient timides et discrètes et qui, parfois, font juste ce qu’elles peuvent avec ce qui leur arrive parce que dans la vraie vie, souvent, il n’y a pas trop le choix. Et, à côté des héroïnes, je veux voir des femmes dans des rôles secondaires aussi variés que ceux des hommes : des acolytes, des mentors, des ressorts comiques, des rivales, des méchantes. Je ne veux plus qu’on me demande, quand j’essaie de vendre un livre avec deux garçons, deux filles et un robot asexué, si je pourrais changer une des deux filles pour un garçon.

Enfin, quand je réfléchis à ce que j’aimerais voir chez les personnages féminins, je pense à ce que le poète Guante déclare désirer pour lui-même, dans ce texte où il rejette les limitations associées à cette insultante injonction : « Sois un homme ! » Alors, s’il me pardonne mes emprunts et mes paraphrases…

Je veux qu’elle soit libre de s’exprimer
Je veux qu’elle vive des relations pleines de sens et d’émotions avec d’autres femmes
Je la veux faible, parfois
Je la veux forte, d’une force qui ne repose ni sur la domination physique, ni sur le pouvoir
Je veux qu’elle pleure si elle ressent le besoin de pleurer
Je veux qu’elle sache demander de l’aide
Je veux qu’elle soit elle-même.
Un personnage féminin fort ?
Je n’en veux pas.