Archives du mot-clé inné

10 concepts scientifiques que les scientifiques aimeraient que vous cessiez d’utiliser n’importe comment (traduction).

Mot-clef du jour : « embauche » (trois fois de suite, par la même personne, suivie de « EMBAUCHE », deux fois)

Texte original d’Annalee Newitz, publié le 16 juin 2014 sur io9.com

De nombreuses idées ont quitté le monde des sciences et trouvé leur place dans le langage quotidien – et, malheureusement, elles sont quasi systématiquement mal utilisées. Nous avons demandé à des scientifiques de nous dire quel terme savant était, à leur avis, le plus largement incompris. En voici dix.

1. Preuve

Le physicien Sean Carroll nous dit :

Je dirais que « preuve » est le concept scientifique le plus largement incompris. Il possède une définition technique (il s’agit de la démonstration logique du fait que certaines conclusions suivent certaines hypothèses) qui se retrouve fortement en porte à faux avec la façon dont on l’utilise dans une conversation ordinaire, qui est plus proche d’un simple « fort argument en faveur de quelque chose ». Il y  un décalage entre ce que disent les scientifiques et ce que les gens entendent, parce que les premiers tendent à avoir à l’esprit la définition la plus radicale. De plus, par définition, la science ne prouve jamais rien ! Alors, quand on nous demande : « Quelles preuves avez-vous que nous descendons d’autres espèces ? » ou « Pouvez-vous vraiment prouver que le changement climatique est dû à l’activité humaine ? », nous avons tendance à répondre : « Eh beeen… » plutôt que : « Evidemment que oui! ». Le fait que la science ne puisse jamais vraiment prouver quoi que ce soit, mais crée simplement des théories de plus en plus fiables et exhaustives pour expliquer le monde, théories qui sont néanmoins toujours sujettes à des mises à jour et des améliorations, est un des aspects essentiels de ce qui la rend si efficace.

2. Théorie

L’astrophysicien Dave Goldberg a une théorie sur le mot “théorie” :

Le grand public (ainsi que les gens qui ont une idéologie à nous servir) entend le mot « théorie » et l’assimile à « idée » ou « supposition ». Nous sommes plus malins que ça. Les théories scientifiques sont des systèmes entiers d’idées vérifiables, potentiellement réfutables soit grâce aux indices à disposition, soit par une expérience pouvant être réalisée. Les meilleures théories (au nombre desquelles j’inclus la relativité restreinte, la mécanique quantique et l’évolution) ont résisté à des siècles de contestations, soit de la part de gens qui voulaient se montrer plus malins qu’Einstein, soit de la part de ceux qui n’appréciaient pas de voir leurs visions métaphysiques du monde remises en question. Enfin, les théories sont malléables, mais pas infiniment. On peut s’apercevoir qu’elles sont incomplètes ou fausses sur un détail sans que l’édifice entier ne se casse la figure. L’évolution a été elle-même fortement adaptée avec le temps, mais pas au point de ne plus être cautionnée. L’expression « c’est juste une théorie » pose problème parce qu’elle sous-entend qu’une vraie théorie scientifique est quelque chose d’anodin, ce qui n’est pas le cas.

3. Le principe d’incertitude quantique et l’étrangeté quantique

Goldberg ajoute qu’il existe un autre concept, employé d’une façon abusive encore plus pernicieuse que “théorie”. C’est lorsque les gens s’approprient des notions de la physique quantique avec une finalité new age ou spirituelle.

Ce mésusage est une exploitation de la mécanique quantique par une certaine engeance de spiritualistes et de coachs de vie, dont on trouve un parfait exemple dans l’abomination cinématographique Que sait-on vraiment de la réalité ? La mesure, c’est bien connu, est au cœur de la mécanique quantique. Un observateur mesurant une position, un moment ou une quantité d’énergie entraîne « l’effondrement de la fonction d’onde » de façon non déterministe. (D’ailleurs, un de mes premiers articles s’intitulait : « A quel point faut-il être intelligent pour faire s’effondrer une fonction d’onde ? ») Mais ce n’est pas parce que l’univers n’est pas déterministe que vous êtes celui qui le contrôle. C’est incroyable (et franchement alarmant) de constater à quel point l’incertitude quantique et l’étrangeté quantique se retrouvent, dans certains cercles, ficelées de manière inextricable avec les concepts d’esprit, d’humains contrôlant l’univers ou d’autres pseudosciences. En définitive, nous sommes constitués de particules quantiques (protons, neutrons, électrons) et faisons partie de l’univers quantique. C’est la classe, bien sûr, mais seulement dans le sens où la physique dans son ensemble est classe.

4. Inné ou acquis

La biologiste de l’évolution Marlene Zuk nous dit :

Une de mes [idées fausses] préférées est cette notion que le comportement est « soit inné, soit acquis », ou toute autre variante du « nature vs. culture ». La première question qu’on me pose souvent quand je parle d’un comportement est de savoir si celui-ci est « génétique » ou pas, ce qui est une méprise car TOUS les traits, tout le temps, résultent de l’action des gènes et de celle de l’environnement. Seule une différence entre des traits, et non un trait lui-même, peut être génétique ou acquise –ainsi, si de vrais jumeaux sont élevés dans des environnements distincts et qu’ils font quelque chose de façon différente (par exemple : ils ne parlent pas la même langue), alors cette différence est acquise. Mais parler français ou italien ou que sais-je n’est pas totalement acquis en soi, parce que vous devez évidemment posséder un certain fond génétique pour être capable de parler tout court.

5. Naturel

L’ingénieur en biologie synthétique Terry Johnson en a vraiment, mais vraiment assez que les gens comprennent ce terme de travers :

Le mot « naturel » a été utilisé dans tellement de contextes, avec tant de sens différents qu’il est devenu presque impossible à analyser. Son usage le plus basique, qui consiste à distinguer les phénomènes qui existent uniquement du fait de l’humanité de ceux dont ce n’est pas le cas présume que les humains sont, d’une manière ou d’une autre, séparés de la nature, et que nos réalisations sont artificielles ou contre nature comparées à celles, par exemple, d’un castor ou d’une abeille.

Quand on parle de nourriture, « naturelle » est employé de manière encore plus fallacieuse. Le sens varie selon les pays et, aux Etats-Unis, la FDA [NDT : Food and Drug Administration, l’agence alimentaire américaine] a abandonné l’idée d’en donner une définition sensée (grandement en faveur de « biologique », un autre terme nébuleux). Au Canada, je peux appeler mon maïs « naturel » si je m’abstiens d’y ajouter ou d’en retirer diverses choses avant de le vendre, mais le maïs en lui-même est le résultat de siècles de sélections par les humains, à partir d’une plante qui n’existerait même pas sans intervention humaine.

6. Gène

Cependant, Johnson s’inquiète encore plus de la façon dont est utilisé le mot gène :

Il a fallu 25 scientifiques et deux jours de polémique pour aboutir à : « une région donnée de la séquence génomique correspondant à un caractère héréditaire, associée à des régions régulatrices, des régions transcrites et/ou d’autres séquences fonctionnelles [NDT : en français, d’après le Larrousse : « Segment d’A.D.N. conditionnant la synthèse d’une ou de plusieurs protéines et, donc, la manifestation et la transmission d’un caractère héréditaire déterminé.] Ce qui signifie qu’un gène est un petit bout d’ADN que l’on peut montrer en disant : « ça fait quelque chose, ou ça régule la formation de quelque chose ». Cette définition est large à dessein ; il y a peu, nous pensions encore que la majorité de notre ADN ne servait à rien. Nous l’appelions « l’ADN poubelle », mais nous avons découvert que la majeure partie de cette poubelle possédait des fonctions qui n’étaient pas immédiatement évidentes.

Typiquement, le mot « gène » est mal utilisé quand il est suivi de la préposition « de ». C’est un problème. Nous possédons tous le gène de l’hémoglobine mais nous ne sommes pas tous atteints d’anémie falciforme. Des personnes différentes ont différentes versions du gène de l’hémoglobine, appelées allèles. Il y a des allèles du gène codant pour l’hémoglobine qui sont associés avec les anémies falciformes, et d’autres qui ne le sont pas. Donc, un gène se réfère à une famille d’allèles, et seuls quelques membres de cette famille, voire aucun, sont associés avec des maladies ou des troubles de santé. Le gène n’est pas mauvais –croyez-moi, vous ne vivriez pas longtemps sans hémoglobine- mais la version particulière d’hémoglobine que vous possédez peut poser un souci.

Je m’inquiète plus de la popularisation de l’idée selon laquelle, quand une variation génétique est corrélée avec quelque chose, cela en fait « le gène de » ce quelque chose. Le langage suggère que « ce gène entraîne des maladies cardiaques » quand la réalité est généralement « les gens qui possèdent cet allèle semblent présenter une fréquence légèrement plus grande de maladie cardiaque, mais nous ne savons pas pourquoi, et peut-être qu’ils compensent en fait les avantages conférés par cet allèle, que nous n’avons pas remarqués parce que nous ne les avons pas cherchés ».

7. Statistiquement significatif

Le mathématicien Jordan Ellenberg tient à rétablir les faits concernant ce concept :

« Statistiquement significatif » fait partie de ces phrases que les scientifiques aimeraient bien retirer et renommer. « Significatif » suggère l’importance*, mais le test de significativité statistique mis au point par le statisticien britannique R.A. Fisher ne mesure pas l’importance ou la taille d’un effet, seulement si nous sommes capables de le distinguer de l’absence d’effet en utilisant les plus fins outils statistiques à notre disposition. « Statistiquement observable » ou « statistiquement discernable » serait bien mieux.

* : [NDT : La mauvaise compréhension de ce terme ne surprend pas en anglais, car « significant » est synonyme d’« important ». Cependant, cela n’empêche pas de nombreux francophones de mal comprendre le terme, qui manque probablement de précision].

8. Survie du plus adapté

Docteur en paléoécologie, Jacquelyn Gill nous dit que les gens comprennent de travers l’un des principes les plus élémentaires de la théorie de l’évolution :

Tout en haut de ma liste figurerait « survie du plus adapté ». Tout d’abord, ce ne sont pas les mots employés en réalité par Darwin. Ensuite, les gens se trompent sur ce qu’ « adapté » signifie. De façon connexe, il y a une grosse confusion à propos de l’évolution en général, qui comporte l’idée persistante que l’évolution serait progressive et directionnelle (ou même délibérée de la part des organismes ; les gens ne comprennent pas ce qu’est la sélection naturelle), ou que tous les traits seraient capables d’adaptation (la sélection sexuelle existe ! Tout comme les mutations dues au hasard !).

Adapté ne signifie pas plus fort, ou plus malin. Cela signifie simplement un organisme adapté au mieux à son environnement, ce qui peut tout vouloir dire, de « plus petit », à « plus spongieux », en passant par « plus venimeux » ou « plus capable de vivre sans eau des semaines d’affilée ». De plus, les êtres vivants n’évoluent pas toujours d’une façon que l’on peut expliquer par des adaptations. Leur parcours évolutif peut avoir plus à voir avec des mutations au hasard, ou des traits que les autres membres de leur espèce trouvent attirants.

9. « A l’échelle géologique »

Gill, dont le travail porte sur les environnements du Pléistocène, soit il y a plus de 15 000 ans, dit qu’elle est aussi consternée de constater à quel point les gens semblent mal appréhender les échelles de temps géologiques :

Un problème auquel je dois souvent faire face est le manque de compréhension du temps géologique. Tout ce qui est préhistorique se retrouve mêlé dans l’esprit des gens, et ils semblent penser qu’il y a 20 000 ans nous avions des espèces complètement différentes (nonon). On n’est pas aidés par ces petites boîtes de dinosaures en plastique pour les enfants qui incluent souvent des hommes des cavernes et des mammouths.

10. Biologique

L’entomologiste Gwen Pearson  affirme qu’une quantité invraisemblable de termes se baladent main dans la main avec le mot « biologique », tels « sans additif chimique » et « naturel ». Et elle commence à fatiguer de voir à quel point les gens les comprennent de travers :

Je suis moins dérangée par le fait qu’ils sont techniquement faux, [bien qu’évidemment] à peu près toute nourriture est biologique vu qu’elle est issue du vivant, etc. [Mon souci est] la façon dont ils sont utilisés pour rejeter ou minimiser les différences réelles entre les produits alimentaires et leurs techniques de production.

Les produits peuvent être naturels et « biologiques » mais encore fort dangereux.

Les produits peuvent être « de synthèse » et manufacturés mais sains. Et parfois de meilleurs choix. Si vous prenez de l’insuline, il y a de bonnes chances pour qu’elle provienne de bactéries OGM. Et elle sauve des vies.