Représentation des femmes dans la littérature

Il y a quelques mois, j’ai accepté de répondre aux questions de Joanne Follorou, dans le cadre d’un projet d’études sur la représentation des femmes dans la littérature, mené conjointement avec Marie Andrès et Ameline Walle. Ce projet, auquel ont participé d’autres écrivaines et dessinatrices, ne sortira pas du cadre universitaire, mais, comme j’ai trouvé les questions très pertinentes, je me suis dit que notre entretien méritait d’être retranscrit ici.

Après tout, il a valu à ses autrices une très bonne note !

Je suis très intéressée par la planche « Sexisme internalisé » du tome 4 d’Alyssa, dans laquelle les personnages débattent de la place des femmes dans les mangas. Pouvez-vous nous donner votre avis sur ce problème ? D’après vous, les femmes en BD sont-elles souvent des stéréotypes ? Ces « femmes fortes » en BD (Atalante de Criss, Cixi dans Lanfeust…) sont-elles des types prédéfinis ? Quelle « case » remplissent-elles ? Quelle est leur fonction ? À quel cahier des charges doivent-elle répondre ?

Mon avis est pas mal résumé dans la planche. En bande dessinée comme ailleurs dans la fiction, les femmes souffrent d’une représentation à la fois inférieure en nombre à la réalité et biaisée. Dans la plupart des œuvres, le personnage par défaut est un homme blanc hétérosexuel. Le héros a besoin de discuter avec un individu quelconque pour faire avancer son cheminement ? C’est un homme. Il a un accrochage en voiture ? L’autre conducteur est un homme. Il achète un paquet de chewing-gum ? Le vendeur est un homme. Ce n’est pas systématique mais très fréquent et, lorsqu’on sort de ce schéma, c’est que le genre de la personne a une importance dans l’histoire : c’est le début d’une histoire d’amour, ou d’un attachement paternel, ou ça sert à souligner les préférences sexuelles du héros ou son rapport aux femmes…

Je pense que c’est dû au fait que, dans notre société, le masculin est le neutre par défaut. Cela demande un gros effort de passer outre ce réflexe, même pour des auteurs pas sexistes, même pour des autrices !

Lorsque les femmes sont bien présentes, elles incarnent la plupart du temps un stéréotype : la mère, la putain, la naïve innocente, mais aussi la femme forte qui est teeeellement supérieure aux hommes mais sera rarement la chef, l’élue, et aura souvent besoin que le héros vienne à son secours, quand bien même elle aurait été présentée comme le dépassant en tout ! Les rôles de femmes de caractère sont aussi des fantasmes masculins… Je n’ai aucun problème avec le fait que ces fantasmes existent et soient mis en scène, mais j’en ai un avec le fait qu’ils trustent le paysage et soient présentés comme des normes dans des œuvres au traitement réaliste. Leur surreprésentation, outre qu’elle dénote une paresse intellectuelle des auteurs, a des effets concrètement néfastes sur l’image des femmes, ou de « la femme », comme disent beaucoup de gens, et ce terme ne me semble pas innocent. Il y a « les hommes », dans toute leur diversité, et « la femme », cet écart à la norme, dans son unité.

Dans les œuvres jeunesse et la pop culture, on assiste souvent à une situation caricaturale très précise : le groupe de héros est constitué de, par exemple, le leader courageux, l’intello réservé, la brute au grand cœur, le rigolo gaffeur et… la fille. Le personnage féminin n’est pas héroïque, intello, brute ou rigolo. Il n’est caractérisé que par son genre, et doit le représenter entièrement. En pratique, ça la rend souvent forte mais fragile, courageuse mais casse-burnes, maligne mais perdue, drôle malgré elle, râlant sur le sexisme de ses compagnons comme s’il s’agissait d’un petit défaut innocent auquel elle réagit avec une sensibilité quasi hystérique… Il faut qu’elle ait tout ce à quoi les filles peuvent vouloir s’identifier et tout ce sur quoi les garçons peuvent fantasmer. Comment pourrait-elle être une personne ?

Les jeunes filles, les femmes adultes et même les hommes ont besoin d’héroïnes variées. On peut se targuer de savoir que, tout ça, c’est de la fiction, de ne pas être influencé parce qu’on a teeeellement de personnalité et qu’on comprend bien qu’en vrai les femmes sont diverses. La réalité, c’est que le simple fait que ces représentations caricaturales sont si présentes prouve que même les intellectuels spécialistes de l’écriture sont influencés. Et c’est logique ! On vit dans la société et on ne peut se prétendre totalement imperméable à ses conventions. Et ce n’est pas parce qu’on est capables d’un recul conscient qu’on ne les propage pas instinctivement.

Par ailleurs, des collègues hommes m’ont sorti comme si c’était une évidence qu’ils avaient plus de mal à écrire les femmes que les hommes. Alors qu’ils n’en avaient aucun à mettre en scène des militaires, des extraterrestres, des elfes ou des chiens qui parlent ! C’est incroyablement violent, quand on y réfléchit. Certains hommes ont plus de difficultés à faire preuve d’empathie pour une femme qui leur ressemble que pour d’autres espèces ! À quel point faut-il qu’on ait brisé notre objectivité pour qu’on s’imagine plus proche d’un troll pompier de l’espace que de notre voisine de palier ? On est en droit de s’interroger sur les conséquences concrètes de cet aveuglement sur les relations entre les gens.

Pensez-vous qu’il existe une pression à représenter des femmes conformes aux canons de beauté ? Pourquoi de très nombreuses femmes en BD (et dans l’illustration en général) ont-elles la même plastique ? Pourquoi ce type de physique est-il souvent lié à la position de « femme forte » ?

Je laisse les dessinateurs répondre pour la partie graphique. En ce qui me concerne, je pense qu’il y a une pression inconsciente pour que la femme soit, excusez-moi du terme, « baisable » et pas menaçante.

Même si ça s’arrange, au cinéma et dans la bd, les femmes physiquement puissantes sont rarement incarnées par des actrices très musclées alors que les héros, aussi fantasmés qu’ils peuvent l’être, sont physiquement impressionnants, avec des corps sains et matures : sportifs, pas trop maigres, la trentaine ou plus… Ils ont le droit d’avoir des gueules cassées, d’être vieux, et tout de même considérés comme sexys. Et, selon les œuvres, ils ont aussi celui de ne pas être sexys ! Si les femmes ne sont pas jolies, ou sont dotées d’une apparence qui ne plaira pas forcément à la moyenne, c’est généralement une spécificité, voire une thématique du scénario. Les hommes, eux, même s’ils ne sont pas à l’abri de pressions physiques, ont parfois le droit d’être ordinaires, ou bizarres, et qu’on s’en foute.

Pensez-vous qu’il en aille de la responsabilité d’un auteur de représenter des personnages non stéréotypés (au-delà de l’intérêt d’un point de vue créatif) ?

Je pense qu’il en va de la responsabilité d’un auteur de se poser la question. Je n’appellerai jamais à l’autocensure. L’art doit être libre, et rien ne nous oblige à choisir la voie de la création réaliste. Mais, en pratique (et je vais être obligée de parler de l’aspect créatif car les deux sont liés), quand vous commencez à vous interroger sur vos réflexes créatifs, ça enrichit toujours votre œuvre. Comme je le disais plus haut, partir sur sa première idée relève parfois de la paresse intellectuelle. C’est assez ironique de voir des auteurs en appeler à la liberté et à la créativité pour revendiquer le droit de reproduire des clichés en faisant comme tout le monde. C’est une stratégie d’évitement qui ne rend service à personne : lorsque l’on est conscient de nos biais, nos choix deviennent plus réfléchis, plus audacieux… Et, le jour où on représente un personnage caricatural ou fantasmé, on sait pourquoi et on est prêt à le défendre !

L’auteur est-il responsable des images qu’il diffuse et de leur impact sur les lecteurs ?

À un moment, l’interprétation de nos œuvres nous dépasse. On reçoit toujours des réactions qui nous paraissent complètement perchées, et je pense qu’on peut difficilement sauver ceux qui ne veulent rien entendre, en tout cas dans des formes d’écriture aussi subjectives que la fiction. Par contre, oui, je crois qu’on doit se poser la question de ce qu’on véhicule. Ne serait-ce que, comme je l’ai dit au-dessus, pour le faire consciemment. Plutôt que de limiter notre art, cela nous permet d’aller plus loin, de nous libérer de nos peurs d’aborder certains thèmes précisément parce qu’on a réfléchi dessus. Je n’ai jamais été aussi trash et subversive que depuis que j’ai conscience du caractère potentiellement offensant ou néfaste de certains sujets. Je suis également plus pertinente. Et c’est le lecteur qui en bénéficie.

Est-ce le rôle du livre de faire passer un message ?

D’une manière générale, non. Je n’ai pas de mépris pour les œuvres qui n’ont d’autre prétention que de distraire. De toute façon, si on prend du recul et ses responsabilités, je doute qu’on produise des œuvres totalement vides de sens.

À titre personnel, cependant, oui, je souhaite faire passer des messages, ou tout du moins poser des questions. En tant que public, j’ai l’impression d’avoir un peu perdu mon temps si une œuvre, même de détente, ne m’a pas un minimum ébranlée.

Dans le cas d’Alyssa, c’était particulier, parce que je m’adressais à des adolescents. J’ai donc choisi d’avoir une approche plus frontale que d’habitude de certains sujets, d’autant que le caractère de l’héroïne et la narration me le permettaient tout en restant naturelle. Dans mes œuvres pour adultes, ou plus réalistes, j’emploie généralement des stratégies plus suggestives et progressives, même s’il m’arrive de me servir de certains personnages pour asséner des questions ou des principes.

Alyssa est « différente », c’est le point de départ de la BD : pensez-vous que représenter des personnages « atypiques » soit important ? Avez-vous un message à véhiculer ?

Je pense que l’important n’est pas que chaque auteur se force à représenter des personnes « atypiques », mais d’avoir une production artistique globale qui représente réellement les gens dans leur ensemble (surtout quand la moyenne qu’on favorise, à savoir l’homme blanc par défaut, sort de nulle part). Pour cela, la première chose à faire est de donner la parole aux concernés (et même de la privilégier) parce que, au risque de me répéter, quand on ne l’est pas, on doit faire un effort conscient pour prendre du recul sur nos biais sociétaux. De plus, aussi intelligent et empathique soit-on, on n’est pas expert en tout et il existe forcément des choses spécifiques du vécu des concernés dont on n’a pas conscience.

Ceci ne m’a pas empêchée d’écrire Alyssa alors que je n’ai jamais été diagnostiquée HPI. En fait, sur cette série, j’ai pris le problème à l’envers : je voulais parler de l’adolescence, période où on a tendance à se sentir « trop différent » tout en recherchant la normalité, à travers une personne réellement décalée… mais qui découvre qu’elle n’est pas si « différente » que ça. Car ses amis au QI « normal » ont aussi leurs particularités (même si elles constituent rarement un handicap comme peut le devenir le HPI), et que leurs aspirations ne sont pas si différentes des siennes ! Alyssa est donc plus une série sur ce qui nous rapproche que sur la différence en soi.

Des héroïnes comme Tamara (Zidrou & Darasse), revendiquant sa « différence » physique,  ou Joséphine (Pénélope Bagieu), au physique plus réaliste et pleine de complexes : que pensez-vous d’elles ? Est-ce que ces personnages apportent quelque chose d’important dans le monde de la BD ? Quel impact pensez-vous que ces personnages peuvent avoir ?

C’est extrêmement important. Pendant des années, ce genre de personnage n’a pas été représenté alors qu’il correspond à la majorité des femmes. Comme si l’on ne pouvait exister qu’à travers le regard, ou carrément le fantasme masculin. Les grosses, les maladroites, les moches, ou juste les « physiquement ordinaires » ne pouvaient être qu’au mieux des seconds rôles, au pire des cautions comiques. Bien sûr, la fiction n’est qu’une partie du problème, et en faire la cause (comme c’est régulièrement le cas pour les jeux vidéo), c’est refuser d’en traiter les fondements sociétaux. Mais les conséquences sur l’image d’elles-mêmes, la santé ou, même, la sécurité des femmes, sont catastrophiques.

Par contre, je rêve de la prochaine étape, qui commence timidement : le jour où l’héroïne en surpoids ne sera plus « la grosse » et la fille normale « la complexée », aussi bienveillants ces termes soient-ils sous la plume de leurs auteurs. Comme les héros noirs ne doivent pas servir qu’à traiter du racisme, ou les héros gays de l’homophobie, la grosse peut être juste « une hackeuse en lutte contre le gouvernement », la boutonneuse « une militaire badass », la lesbienne « une scientifique qui ressuscite des dinosaures », la trapue aux épaules de nageuse « l’héroïne d’une tragédie romantique »… Notre genre, nos préférences sexuelles et notre apparence ne sont pas le « thème » de nos vies.

On peut s’identifier à ceux qui ne nous font pas fantasmer… et aussi à ceux qui ne nous ressemblent pas. Après tout, pendant des siècles, les femmes ont été obligées de le faire dès qu’elles ouvraient un bouquin.

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