Rappel

Mot-clef du jour : « j’ai ma vie d’adulte »

Suite à la Marche des auteurs de bandes dessinées au festival d’Angoulême, je me suis dit que c’était l’occasion de donner une seconde vie à ce texte que j’avais écris il y a déjà six mois (six mois qu’on nous balade alors que nous ne demandons qu’une concertation à propos des modalités d’une réforme que nous acceptons par ailleurs) pour Le Plus du Nouvel Obs.

Je suis scénariste de bandes dessinées depuis 2005. Après quelques succès d’estime, je travaille sur une série grand public, bien défendue par mon éditeur. Aujourd’hui, avec deux enfants à charge et un conjoint à temps partiel, je gagne l’équivalent de 950 euros par mois.

Pourtant, ma situation n’est pas la pire parmi mes collègues. Nous subissons largement précarité et pauvreté. Seule la distance séparant l’épée de Damoclès de nos nuques varie. Mais on s’habitue. On apprend à vivre en oubliant jusqu’au souvenir des moments de sérénité.

Contrairement à d’autres travailleurs pauvres, nous exerçons un métier-passion. C’est une chance et une richesse que nous n’aurons jamais l’indécence de réfuter.
Je ne me plains pas, donc.
Et je suis débrouillarde : jamais d’emprunt, jamais de découvert… Je parviens même, en sacrifiant ma vie sociale, à mettre parfois quelques dizaines d’euros de côté.
En opposition à l’imagerie populaire qui se plaît à dépeindre les artistes comme de grands enfants rêveurs, ce métier nécessite beaucoup de rigueur et un profond sens des réalités.

Il y a deux ans, mon conjoint a soudainement perdu son travail. J’ai utilisé mon maigre réseau dans le but de décrocher, en urgence, de nouveaux contrats.
Le fort relais de mon annonce m’a fait prendre conscience que je n’étais pas seule. Que tous ces gens qui partageaient ma demande étaient motivés, outre par la volonté d’aider, par la peur.
« Demain, ça pourrait être moi », m’ont-ils avoué.
Nous nous serrions les coudes, toujours sans nous plaindre. Métier passion.

L’année dernière, je me suis tout de même permis d’interpeller Mme Filippetti quant à l’optimisme malsain de ses propos au Festival d’Angoulême.
En effet, comment pouvait-on affirmer sans trembler la bonne santé d’un secteur dont le premier maillon, les auteurs professionnels (sur lesquels repose au bas mot 80% de l’économie du livre, un domaine qui génère 80 000 emplois) gagne à peine de quoi se loger et se nourrir ?
J’ai manifesté mon incompréhension, j’ai déballé sans pudeur ma situation personnelle, recevant les promesses rassurantes de son chef adjoint de cabinet et le mépris de son conseiller en communication.
Je ne me suis pas plainte. Métier passion.

Aujourd’hui, le RAAP, l’organisme chargé de gérer notre retraite complémentaire, a décidé de passer d’un système de cotisations par tranches à un calcul en pourcentage de nos revenus. Sans concertation ni étude d’impact sur notre niveau de vie, ce taux a été fixé à 8%.
8%. Un douzième.
Un mois de revenus en moins pour une profession dont l’immense majorité des actifs ne gagne même pas le SMIC pour des journées de 10 à 15 heures de travail, week-ends compris.

Je ne pourrai pas payer.
La retraite complémentaire est un progrès social. Même si, comme beaucoup d’indépendants, nous ne nourrissons que peu d’illusions quant à ce qu’elle nous rapportera vraiment, nous jouons le jeu. Par solidarité.
Et un système proportionnel aux revenus nous semble juste. Mais ce taux ubuesque tuera la plupart d’entre nous. Je ne serai ni la première ni la dernière à tomber.

Métier passion ?

 

Nous payions déjà un lourd tribut pour avoir eu le courage et la chance de l’exercer. Nous n’aurions jamais imaginé que la mise à mort viendrait d’un organisme censé protéger nos intérêts.

 

Plus de 1000 auteurs de BD (sur environ 1500 professionnels) ont, à ce jour, signé une lettre ouverte à la ministre de la Culture. 
Le 26 juin, une délégation de notre syndicat sera reçue au ministère. Nous voulons un abaissement de ces prélèvements, un étalement de la réforme, un peu de sang froid et de rationalité…
Depuis une semaine, de nombreux auteurs d’autres secteurs du livre nous rejoignent. Nous nous fédérons afin de sauver nos emplois, nos existences, notre avenir.

 

Si cette réforme est malgré tout ratifiée, demain, seuls les plus riches d’entre nous pourront se permettre de continuer. A quoi ressemblera cette nouvelle production ?

 

Je me plains, donc.

 

Et, entre un soupir inquiet quant à l’avenir artistique de ma profession et une recherche d’emploi qui m’apprend que je suis surqualifiée/surdiplômée pour tout travail alimentaire, je me demande si, en 2016, les personnes supposées assurer ma sécurité vont, avec la complicité de l’État, me mettre à la rue avec mes gosses.

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