De la fanfiction (2)

Mon premier contact avec la fanfiction était durant mon DEA (note pour les djeuns : deuxième année de Master à l’époque où on avait oublié de mettre notre enseignement supérieur en conformité avec le reste du monde). Je bossais au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, dans un grand bureau rempli d’archives, de poussière, d’araignées grosses comme une pièce de deux euros et d’un collègue hautement arachnophobe, ce qui dynamisait les journées. Alors que j’attendais patiemment désespérément qu’un programme finisse d’itérer en série, je décidai de me balader sur le Net en quête de sites sur Albator (J’ai une passion fluctuante pour Albator, ne cherchez pas). Et là, entre une bio de l’auteur et des infos sur l’univers, je tombe sur un… roman. En français, le récit d’aventures explorait, en filigrane, la relation ambigüe entre notre capitaine balafré et Mîmé, l’extraterrestre sans bouche accro au vin rouge (qu’elle buvait… par la bouche). C’était très joliment écrit, je retrouvais mes héros, il y avait du suspense, de l’action, des rebondissements et, surtout, des RÉPONSES, chose qui m’avait toujours manquée dans la série originelle.
Je n’ai jamais réussi à remettre la main sur cette œuvre, mais je me souviens encore du plaisir qu’elle m’avait procuré.

Malheureusement, mes expériences suivantes furent moins heureuses.

Il me fallut quelques années pour prendre conscience de l’ampleur du monde de la fanfiction. Et, lorsque j’y pénétrai finalement, j’eus l’impression, comme je le sous-entendais dans mon premier article, de me balader au milieu d’une réunion de pervers qui ouvraient leurs manteaux sur mon passage et s’astiquaient le tuyau en sifflotant « non, non, j’lai pas fait ».

Il y avait beaucoup de pornographie mais, passée la surprise, je me suis contentée de l’ignorer en râlant vaguement sur le fait que le reste se trouvait noyé dedans. J’ai toujours été d’avis que s’il existe un genre dans lequel on peut TOUT se permettre, c’est bien celui-là. Les fantasmes ne sont pas la réalité et, tant qu’ils sont étiquetés comme tels, ma foi, on peut bien en penser ce qu’on veut, mais jouer les vierges effarouchées parce que le porno est pornographique me semble quelque peu stérile.
J’étais plus gênée par l’ensemble d’œuvres flirtant avec le genre sans l’assumer, où les auteurs étalaient leurs fantasmes l’air de rien, avec une absence de retenue et de recul bien plus malsaine, à mon sens, qu’une scène de fist fucking à sec bien premier degré.

La fanfic, comme d’ailleurs beaucoup de variations tout à fait professionnelles sur un thème, se nourrit des frustrations. Une des raisons pour lesquelles mon premier « fandom » fut celui d’Albator est que cette série est, à mon avis, un cas d’école des œuvres de qualité qui en donnent trop où pas assez. À quelques exceptions près (la superbe OAV L’Atlantis de ma jeunesse et le long métrage de 2013 de Shinji Aramaki notamment), le personnage principal et son contexte sont très peu développés : on sait que le garçon (quel âge il a, d’ailleurs, Albator ? On pourrait sans problème lui donner de 25 à 40 piges !) est doté d’un profond sens de la justice, qu’il est politiquement engagé et malin mais d’un courage parfois suicidaire, qu’il a un grand cœur mais bute ses ennemis sans se poser de questions (haha ! Le nombre de macchabs par épisode ! Et je matais ça à 8 ans !)… On aimerait l’apprécier pour ses ambigüités en plus de son héroïsme, mais on ne saura presque jamais rien de lui. Il n’a pas d’enfance, pas de vie affective, peu d’aspérités (et, lorsqu’elles existent, elles sont à peine sous-entendues). Ce type de narration, un poil manipulateur à mon sens, joue sur les attentes du lecteur en refusant jusqu’au bout de les combler. Rien d’étonnant, alors, à ce que les plus créatifs d’entre eux entrent en scène !
(Notons, par ailleurs, que l’univers officiel de Matsumoto dispose déjà de diverses variations sur le personnage, avec une timeline douteuse laissant imaginer un multivers… du pain béni pour se réapproprier l’ensemble).

Les genres principaux de la fanfiction donnent le ton. Je les détaillerai dans un prochain article, mais sachez déjà que nous avons « famille », « amitié », « angst » (que nous traduirons en pratique par « étude de caractères avec beaucoup d’émotion »), « fluff » (moments mignons, généralement scènes du quotidien sans vraiment de scénario) et, la star des stars « hurt/comfort », où des héros plus ou moins physiquement ou mentalement amochés pourront enfin craquer et trouveront, en leurs compagnons ou un personnage original créé pour ça, le réconfort qu’ils méritent.
S’ajoutent à cela des catégories spécifiquement définies pour qualifier les relations sexuelles entre les protagonistes (Homme/homme, homme/femme, plan à trois, bondage, j’en passe et des variées…) et qui sont LOIN de n’être utilisés que dans les fics érotiques.

Ces genres principaux, donc, désignent donc moins le style ou l’univers que les besoins des lecteurs. Besoins tout à fait compréhensibles, tant les succès de la pop culture, à force de multiplier les subplots, les twists et les rebondissements à la con, pèchent des points de vue intimiste, spirituel et intellectuel. Des personnages, souvent créés pour symboliser les grands questionnements humains, deviennent paradoxalement des fonctions dotées de trois ou quatre traits de caractère, et l’on aimerait bien les voir de temps en temps juste VIVRE pendant CINQ. FOUTUES . MINUTES. (Mais j’imagine que, s’ils gagnaient en épaisseur, les génies de la production craindraient que monsieur tout le monde cesse de s’identifier (Aparte : ya une différence entre identification et projection, yen a une des deux qui est malsaine, et, féloches, c’est celle qui a été choisie)).

Le problème c’est qu’en écriture comme en amour (pire analogie de ma vie à venir) quand la frustration est le seul moteur du désir, le passage à l’acte est rarement très satisfaisant (tching, tzaaa !).
Ayant construit ma jeune carrière sur des bouquins axés sur les personnages, je peux vous affirmer qu’un protagoniste qui baisse sa garde ou « craque » ne générera une empathie dénuée de malaise (malaise à l’égard de l’écrivain, j’entends) QUE si vous avez développé, dans un premier temps, à la fois ses forces et son CONTEXTE. Dans bien des fanfiction, soit que les auteurs s’imaginent que l’œuvre originale suffit à faire ce travail (non), soit qu’ils s’en battent la race, on a tendance à sauter directement à la partie « torrent de larmes » dans laquelle nos héros se transforment dans le meilleur des cas en créatures vides et niaiseuses, dans le pire en loques humaines à peine reconnaissables. Et c’est doublement malsain : non seulement le lecteur est forcé à plonger dans les fantasmes d’un auteur qui n’a pas l’air d’avoir vraiment conscience de se toucher en public, mais en plus, cette artificialité maladroite crée une distance détachée avec un personnage qui souffre, censé plutôt générer sympathie et réflexions humanistes.

Effet rebutant supplémentaire de la découverte de la fanfic : ces œuvres, quelles que soient leurs qualités d’écriture, semblent avoir du succès.
Je dis « semble », car le succès en question se mesure à des statistiques visibles : favoris et coups de cœur, faciles à accorder suite à un petit boost d’émotion, ou par copinage entre fans se retrouvant autour d’un fantasme commun. Et, comme souvent dans les microcosmes, niches et contre cultures, l’agrégation est efficace et l’enthousiasme à la mesure du temps passé seul et perdu avant d’enfin rencontrer quelqu’un qui nous comprend.

Il me faut aussi avouer que le fait d’être moi-même écrivaine a beaucoup contribué à mon rejet initial de la fanfiction, partagé par de nombreux collègues. Cet éloge permanent de l’indécence et de la médiocrité, associé à l’avilissement de personnages chers à leurs auteurs, ne donne pas envie de briser les frontières entre l’artiste et son public.

Sauf qu’en réalité… ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et, en dessous, on observe les choses suivantes :

  • Il y existe, en fanfiction, des écrivains qui auraient des leçons à donner à bien des professionnels.
  • Plus discrets que les fans énamourés, se réunissent dans les fandoms une quantité de personnes d’une exigence et d’une érudition rares (qui, oui, forcément, allongent moins les « likes »).
  • De nombreuses œuvres affinent, développent et, parfois, dépassent leurs modèles.
  • Certaines « trahisons » sont en réalité de brillantes réappropriations d’univers et/ou de personnages, dont elles ont su garder (et donc parfaitement identifier !) le cœur.

C’est pourquoi, s’il est fort probable que, pour des raisons diverses, je me tiendrai à l’écart des éventuelles fanfictions issues de mes œuvres, je les accueillerai finalement avec plaisir. Inspirer d’autres auteurs, leur donner envie de créer, de réfléchir, de développer des choses auxquelles je n’aurais même pas songé… et, pourquoi pas, permettre à de futurs écrivains de talent de faire leurs premières armes avant d’oser travailler sur leurs propres univers… Quel degré improbable de possessivité envers son œuvre faudrait-il atteindre pour refuser cet honneur ?
Alors, si quelques productions indécentes en sont le prix, ma foi… je vivrai avec. Ce n’est pas comme si je pouvais contrôler ce qui se passe dans la tête des lecteurs.

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