De la fanfiction (1)

Une fanfiction, ou fanfic (parfois écrit fan-fiction), est un récit que certains fans écrivent pour prolonger, amender ou même totalement transformer un produit médiatique qu’ils affectionnent, qu’il s’agisse d’un roman, d’un manga, d’une série télévisée, d’un film, d’un jeu vidéo ou encore d’une célébrité (Source : Wikipedia).

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De nombreux auteurs publiés écrivent de la fanfiction. Ça ne s’avoue pas trop, ou alors sous le sceau de la confidence, comme une anecdote professionnelle qui ne sortira pas d’un cercle de collègues choisis.
Je ne suis pas convaincue que les conséquences seraient bien dramatiques en cas de fuite. Une bonne partie des gens n’a aucune idée de l’existence du phénomène, une grosse autre se rappelle en avoir vaguement entendu parler (« y’a pas ta petite cousine qui faisait ça, au collège ? »), et le reste s’en fout probablement.
Pourtant, ça ne fait pas sérieux.

Pourquoi ? Plein de raisons, plus ou moins légitimes. La première est, à mon avis, celle qui s’avoue le moins à voix haute, car la plus méprisable : un snobisme tout ce qu’il y a de plus banal.
C’est un peu comme l’autoédition : on sait qu’on y trouve des auteurs brillants, parfois plus talentueux que bien des édités, parfois menant leur barque comme des gestionnaires de génie sans perdre leur authenticité, parfois vivant assez confortablement de leur plume pour lâcher leur boulot alimentaire mais, eh, eux n’ont pas signé le sacro-saint contrat, alors ça compte pas.
C’est une constante du milieu que de revendiquer son indépendance créative et de cracher sur ceux qui ne reconnaissent pas notre talent tout en recherchant désespérément l’approbation de l’Éditeur. Je ne détesterais pas à la fois les anglicismes et le stéréotype de l’artiste grand enfant, je dirais que beaucoup d’écrivains ont quelques daddy issues à régler.

La seconde, que je soupçonne sans pouvoir la prouver faute d’études, est le sexisme. À vue de nez (oui, je suis très scientifique, dans ce paragraphe), 90%, au bas mot, des auteurs de fanfiction sont des femmes. Des femmes qui profitent de cet espace de liberté pour se réapproprier deux domaines qui les ont longtemps soit négligées, soit considérées, non comme la majorité de l’humanité, mais comme une niche, un écart à la « norme masculine » : la littérature et la pornographie.
En fanfiction, les femmes (et, plus généralement, certaines minorités) se lâchent et ne cèdent pas de terrain. En résulte un déploiement de thématiques que l’on retrouve peu dans les sphères officielles, et de fantasmes aussi grotesques que ceux du porno traditionnel mais que leur rareté d’expression pare, aux yeux des naïfs effarouchés, de ridicule.
La fanfiction est, j’en suis persuadée, moquée en partie car elle  ne craint pas de bouleverser les conventions. On y crée avec un profond naturel et sans peur du jugement. Une liberté difficilement supportable pour des personnes que leur statut sociétalement dominant a paradoxalement fragilisées, en ne les confrontant que rarement aux condamnations globales.

La troisième rejoint une nouvelle fois les problèmes de l’autoédition : on trouve en fanfiction, il faut l’avouer, tout un gloubi-boulga d’écrits imbitables et de personnes ne manifestant aucun recul, qu’il s’agisse de la forme ou du fond, sur leur production. Il est difficile de faire le tri.
C’est cette raison qui, en ce qui me concerne, m’a longtemps fait considérer la chose avec une méfiance teintée de gêne, voire d’effroi. Il faut avouer que les textes mis en avant sur les sites dédiés ne sont pas toujours (1) les meilleurs, (2) ceux dans lesquels on retrouve ses héros tels qu’on les a connus (ce qui est rassurant lors d’une première approche) et (3) les plus sains. Même si un système de mots-clefs permet bien de faire un vague tri, jeter un œil sur ces sites revient parfois à mettre les pieds dans une librairie où Les Prêtresses Lubriques (ça existe) serait rangé sur la même étagère que Hamlet, juste à côté des aventures de T’choupi.
C’est une réalité que la part de fantasme, dans la « fanfic », est immense : il n’est pas rare de voir des autrices infliger des tortures innommables à leurs héros (souvent pour le plaisir de les cajoler par la suite), de les mettre en couple avec des personnages originaux à leur image (mais belles. Et douces. Et jeunes. Et si naïves et maladroites, en attendant d’être sauvées par leur prince), de les faire fondre en larmes au moindre pépin un peu sérieux parce que c’est beau un homme qui pleure, ou de buter leur copine pour les jeter dans les bras de leur acolyte de même sexe, puisqu’une bromance, manifestement, cache toujours un fantasme gay refoulé.
Amateurs des genres précités, attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : dans TOUS ces styles, on trouve d’excellents écrivains. Et, parfois, ces fantasmes servent, en réalité, à explorer des thématiques tout à fait brillantes, à développer des sujets laissés en plan par les créateurs originaux ou, tout bonnement, à se réapproprier un univers pour lui faire déployer toutes ses potentialités.
Reste que, comme dans tout domaine, les gens vraiment talentueux sont rares et que, quand tu débarques et que TOUT ce sur quoi tu tombes ressemble à une masturbation publique pas assumée, ça refroidit.
Surtout quand, comme moi, tu es écrivain, et que ton cerveau reptilien se met à hurler : « NE FAITES JAMAIS CA A MES PERSONNAGES, MES BÉBÉS, MES PAUVRES BÉBÉS ! PAR PITIÉ !!! »

Préjugés mis à part, la fanfiction n’est en réalité qu’un aspect de ce que l’on nomme plus généralement « œuvres transformatives ».
Et l’exercice n’a rien d’une nouveauté.
De tout temps, les auteurs se sont nourris, plus ou moins directement, des créations des collègues, et les ont parfois reprises sans vergogne pour donner leur version du personnage, leur variation sur le thème, ou leur développement de l’univers. C’est ainsi que naissent des mythes et des icônes. Don Juan fut de Tirso de Molina avant d’être doté d’un « m » par Molière, et le père Tirso lui-même aurait basé sa pièce sur un fait divers… ainsi que sur diverses histoires antérieures de séducteurs et/ou libertaires patentés, en butte avec les conventions morales. Le D’Artagnan de Dumas s’inspire de la biographie romancée rédigée par Gatien de Courtilz de Sandras… On ne compte plus les variations autour du vampire en général et de Dracula en particulier… Et ces trois personnages inspirent encore largement les créateurs, à cette différence près qu’étant tombés dans le domaine public, leurs auteurs actuels peuvent, s’ils le souhaitent, vendre le fruit de leur travail, et se déclarer ÉcrivÂÂÂins, pas comme ces gamines attardées, là, qui racontent les histoires de cœur des Avengers.

La fanfiction a existé avant d’être nommée ainsi. Et s’y sont toujours illustrés, avec des résultats plus ou moins heureux, les amateurs comme les professionnels, dont les motivations à l’exercice peuvent se rejoindre.

Depuis quelques mois, je me suis moi-même lancée. Et cet article est le premier d’une série dans laquelle je vous raconterai mon expérience.

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