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Retour d’Outretombe

Mot-clef du jour : « la vie privée d’une célébrité »

Il y a de l’écho, ici, vous ne trouvez pas ?

Il faut dire que j’ai été « légèrement » occupée ces derniers mois : travail intense sur le tome 3 d’Alyssa, bouclage d’un gros projet dont je vous parlerai très bientôt, lancement de deux chouettes commandes de bd, mise en place de quelque chose d’assez colossal à réaliser avec Anne-Catherine Ott (chht, c’est secret) et… tournage d’un film.

Comme ceux qui suivent le savent peut-être, j’ai eu la chance, le plaisir, la fatigue et le stress de jouer dans le premier long-métrage francophone en un seul plan-séquence (on dit « action ! » et on tourne d’une traite pendant 1h30). Ça s’appelle Maintenant, c’est une histoire d’amour et de secrets de famille écrite et réalisée par Michael Castellanet (qui joue aussi dedans), et c’est avec les formidables Jean-Claude Dreyfus, Brice Tripard et Olivia Algazi. Nous entamons actuellement la post-production et la recherche de distributeur.
Vous pouvez voir plein de magnifiques (sisi) photos de tournage sur la page FaceBook officielle du film.

fin_tournage

Vous comprendrez donc que ce site sente un peu le moisi, mais je reviens aujourd’hui pour ouvrir les fenêtres. Nouvelles dédicaces annoncées dans la colonne de droite, bibliographie en cours de mise à jour et, bientôt… de passionnantes nouvelles !

Rappel

Mot-clef du jour : « j’ai ma vie d’adulte »

Suite à la Marche des auteurs de bandes dessinées au festival d’Angoulême, je me suis dit que c’était l’occasion de donner une seconde vie à ce texte que j’avais écris il y a déjà six mois (six mois qu’on nous balade alors que nous ne demandons qu’une concertation à propos des modalités d’une réforme que nous acceptons par ailleurs) pour Le Plus du Nouvel Obs.

Je suis scénariste de bandes dessinées depuis 2005. Après quelques succès d’estime, je travaille sur une série grand public, bien défendue par mon éditeur. Aujourd’hui, avec deux enfants à charge et un conjoint à temps partiel, je gagne l’équivalent de 950 euros par mois.

Pourtant, ma situation n’est pas la pire parmi mes collègues. Nous subissons largement précarité et pauvreté. Seule la distance séparant l’épée de Damoclès de nos nuques varie. Mais on s’habitue. On apprend à vivre en oubliant jusqu’au souvenir des moments de sérénité.

Contrairement à d’autres travailleurs pauvres, nous exerçons un métier-passion. C’est une chance et une richesse que nous n’aurons jamais l’indécence de réfuter.
Je ne me plains pas, donc.
Et je suis débrouillarde : jamais d’emprunt, jamais de découvert… Je parviens même, en sacrifiant ma vie sociale, à mettre parfois quelques dizaines d’euros de côté.
En opposition à l’imagerie populaire qui se plaît à dépeindre les artistes comme de grands enfants rêveurs, ce métier nécessite beaucoup de rigueur et un profond sens des réalités.

Il y a deux ans, mon conjoint a soudainement perdu son travail. J’ai utilisé mon maigre réseau dans le but de décrocher, en urgence, de nouveaux contrats.
Le fort relais de mon annonce m’a fait prendre conscience que je n’étais pas seule. Que tous ces gens qui partageaient ma demande étaient motivés, outre par la volonté d’aider, par la peur.
« Demain, ça pourrait être moi », m’ont-ils avoué.
Nous nous serrions les coudes, toujours sans nous plaindre. Métier passion.

L’année dernière, je me suis tout de même permis d’interpeller Mme Filippetti quant à l’optimisme malsain de ses propos au Festival d’Angoulême.
En effet, comment pouvait-on affirmer sans trembler la bonne santé d’un secteur dont le premier maillon, les auteurs professionnels (sur lesquels repose au bas mot 80% de l’économie du livre, un domaine qui génère 80 000 emplois) gagne à peine de quoi se loger et se nourrir ?
J’ai manifesté mon incompréhension, j’ai déballé sans pudeur ma situation personnelle, recevant les promesses rassurantes de son chef adjoint de cabinet et le mépris de son conseiller en communication.
Je ne me suis pas plainte. Métier passion.

Aujourd’hui, le RAAP, l’organisme chargé de gérer notre retraite complémentaire, a décidé de passer d’un système de cotisations par tranches à un calcul en pourcentage de nos revenus. Sans concertation ni étude d’impact sur notre niveau de vie, ce taux a été fixé à 8%.
8%. Un douzième.
Un mois de revenus en moins pour une profession dont l’immense majorité des actifs ne gagne même pas le SMIC pour des journées de 10 à 15 heures de travail, week-ends compris.

Je ne pourrai pas payer.
La retraite complémentaire est un progrès social. Même si, comme beaucoup d’indépendants, nous ne nourrissons que peu d’illusions quant à ce qu’elle nous rapportera vraiment, nous jouons le jeu. Par solidarité.
Et un système proportionnel aux revenus nous semble juste. Mais ce taux ubuesque tuera la plupart d’entre nous. Je ne serai ni la première ni la dernière à tomber.

Métier passion ?

 

Nous payions déjà un lourd tribut pour avoir eu le courage et la chance de l’exercer. Nous n’aurions jamais imaginé que la mise à mort viendrait d’un organisme censé protéger nos intérêts.

 

Plus de 1000 auteurs de BD (sur environ 1500 professionnels) ont, à ce jour, signé une lettre ouverte à la ministre de la Culture. 
Le 26 juin, une délégation de notre syndicat sera reçue au ministère. Nous voulons un abaissement de ces prélèvements, un étalement de la réforme, un peu de sang froid et de rationalité…
Depuis une semaine, de nombreux auteurs d’autres secteurs du livre nous rejoignent. Nous nous fédérons afin de sauver nos emplois, nos existences, notre avenir.

 

Si cette réforme est malgré tout ratifiée, demain, seuls les plus riches d’entre nous pourront se permettre de continuer. A quoi ressemblera cette nouvelle production ?

 

Je me plains, donc.

 

Et, entre un soupir inquiet quant à l’avenir artistique de ma profession et une recherche d’emploi qui m’apprend que je suis surqualifiée/surdiplômée pour tout travail alimentaire, je me demande si, en 2016, les personnes supposées assurer ma sécurité vont, avec la complicité de l’État, me mettre à la rue avec mes gosses.

« Je veux l’avoir, et je l’aurai »

Mot-clef du jour : « bd toilettes »

En ce moment, en plus de tenter de financer un long métrage, de prospecter pour travailler régulièrement en tant que traductrice anglais >> français, de ré-écrire mon roman pour un super projet avec d’autres auteurs, de bosser sur un concept de bd dont je ne peux rien dire mais vous verrez ça va déchirer, et d’avancer le scénario d’Ayssa, je me démène, avec Anne-Catherine Ott et un co-traducteur bilingue masqué, à adapter les trois tomes de Havre en anglais.

Oui, mes cocos, on tente l’Amérique, avec un éditeur traditionnel ou en auto-édition, on verra, mais on tente.

Et figurez-vous que c’est un peu de boulot parce que c’est moi qui me charge de la traduction. Eh ouais. 20000 mots, entre discussions politiques soutenues, palanquées d’argot et idiomes de djeunz, vers une langue qui n’est pas ma langue maternelle ! D’où la présence de mon co-traducteur/correcteur d’amour, qui est beau, grand et sent bon, qu’il soit remercié jusqu’à la fin des temps. Mine de rien, je suis assez fière de moi : après quelques tâtonnements sur le tome 1 (pas tant que ça me dit le co-traducteur masqué, mais c’est un gentil), j’ai quand même bien assuré. Au point que je songe de plus en plus à me lancer sur quelques projets directement en anglais.

Bref. Voici quelques exemples de ce que ça va donner pour le tome 1 (ne faites pas attention aux variations de couleurs).

Havre1_1

Haven1_1

Havre1_2

Haven1_2

Havre1_4

Haven1_4

Comme vous pourrez le constater, il y a aussi quelques retouches de dessin :

Havre1_6  Haven1_6

Havre1_3Haven1_3 Havre1_5

Haven1_5Il me reste encore quelques retouches de texte à faire en français (parce qu’on aimerait tenter l’Amérique sans laisser tomber la France).

En tout cas, j’espère que ça vous plait. Et, un jour, je vous parlerai peut-être de la difficulté à traduire des jurons en anglais en s’interdisant toute référence chrétienne.

 

Et après ça, je continue de la fermer.

Mot-clef du jour : « cette année j’ai pas été classe, je me suis comportée comme une chaudass »

J’emmerde les bigots qui demandent à des non-croyants de respecter les traditions des croyants.
J’emmerde les tièdes qui pensent qu’il faudrait faire preuve d’égards pour la superstition alors que c’est tolérable d’insulter la raison.
J’emmerde les naïfs privilégiés qui ne pigent pas qu’on ne vit pas dans un délicieux monde rationnel, et que se foutre de la gueule de personnes qui s’en prennent déjà plein la tronche au quotidien, ça fait plus de mal que de se payer celles des hommes blancs hétérosexuels de classe moyenne supérieure.
J’emmerde les lâches qui se réfugient derrière Desproges pour insulter leurs camarades sous couvert de droit à l’humour (pour info, le « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » signifiait précisément que la blague devrait être contextualisée).
J’emmerde les incultes qui disent « c’est du second degré » sans connaître la définition de « second degré ».
J’emmerde les bas du front qui mettent des gens tenant parfois des propos maladroits et irrévérencieux envers les minorités dans le même sac que les cadres du FN.
J’emmerde les malhonnêtes qui râlent qu’on n’a pas fait de marche pour le massacre au Nigeria. A moins bien-sûr qu’ils ne pleurent la mort de mon voisin de pallier autant que celle de leur père, leur fils ou leur petite sœur.
J’emmerde les médias voyeurs qui ont à peine couvert le massacre au Nigéria, trop occupés à montrer en direct la position des snipers aux preneurs d’otages (Voici un exemple de moquerie au « premier degré »).
J’emmerde les désespérants imbéciles qui ont insulté les personnes présentes à la marche de dimanche ou les personnes qui en étaient absentes. (Dans un contexte de lutte pour la liberté de parler et d’agir, chapeau, les gars ! (Voici un exemple de moquerie au « second degré »)).
J’emmerde les monstres de prétention qui prétendent parler au nom de Dieu.
J’emmerde les ânes bâtés qui ignorent que la laïcité n’interdit pas de manifester sa foi, elle protège ce droit pour tous.
J’emmerde les dégueulasses qui ont déjà créé le « Point Charlie » parce qu’ils n’aiment pas qu’on leur suggère de se taire quand leur humour est blessant et naze.
J’emmerde les fragiles égoïstes qui hurlent « on ne peut plus rien dire » alors qu’ils sont payés des blindes pour déverser leurs insultes à la téloche mais n’ont pas les épaules pour supporter qu’on n’adhère pas à leurs propos.
J’emmerde les simplets qui hurlent au racisme dès qu’on remet en question certains aspects de l’islam.
J’emmerde les aveugles qui minimisent la responsabilité collective quand de jeunes français se transforment en terroristes.
J’emmerde les CAP-gauchisme qui résument ça à « c’est la faute au capitalisme ».
J’emmerde, enfin, les perfides qui refusent d’admettre que la liberté d’expression permet de ne pas aller en taule pour ses idées, mais n’oblige personne à les écouter.
J’emmerde tous ceux qui se sentent obligés de toujours l’ouvrir sous prétexte qu’ils en ont le droit.

Depuis quelques jours, j’emmerde à peu près tout mon entourage. Et, pour éviter de tomber dans les travers précités, j’ai pas mal fermé ma gueule. Mais, aujourd’hui, j’admire, le courage, l’humanisme, l’intelligence et la justesse des survivants de Charlie Hebdo pour cette magnifique couverture.

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Et j’avais envie de le dire, même si ça fait un peu Bisounours. Parce que, malgré les récupérations politiques, malgré les alliés ubuesques d’un soir, malgré les pleurnicheries télévisuelles, malgré la culture de la peur qui réinvestit les médias après cette parenthèse fraternelle, je me dis que, même si je suis bien loin d’adhérer à tout ce qui fait ce mystérieux « Esprit Charlie », l’espoir sera toujours permis tant qu’il restera des gens pourvus de ces qualités.

Mon projet de film est sur Ulule ! Et ce sera le premier long métrage francophone en un seul plan séquence. Et avec Jean-Claude Dreyfus. Eh ouais !

Mot-clef du jour : « les plus beau garcons en france »

En fait, il y est même depuis 15 jours mais, comme j’ai un peu harcelé mes contacts FaceBook  avec ça, et que mes notes de blog sont publiées sur FaceBook, je voulais attendre un peu pour poster ici.

Et puis, la campagne a bien démarré : 1/3 du premier pallier en deux jours, 80% en un peu plus d’une semaine, pas un seul jour sans ne serait-ce qu’un petit don… Là, il ne nous manque plus que 210€ pour atteindre cet objectif minimum.

L’objectif à partir duquel on peut, entre cette campagne, quelques aides et un peu de « love money », tourner en se serrant la ceinture.

Et on commence à se demander si on ne peut pas viser plus haut.

En réalité, on l’avait prévu dès le début : à 5000€ on investit dans plus de matériel pour se faciliter énormément les conditions de tournage… A 11000€ on a une BO dédiée, par l’Orkestar Salijevic, interprètes d’Underground, d’Emir Kusturica !

Et à 15000€, on peut vraiment envisager de grandes choses : une équipe plus conséquente, une meilleure rémunération des artistes et techniciens qui sont pour l’instant au minimum syndical, l’inscription aux plus grands festivals…

Ce film, c’est pour mon conjoint acteur réalisateur et moi, l’aboutissement de près de 10 ans de travail.
10 ans de galères, avec deux projets acceptés par des productions, des acteurs renommés au casting, et un échec face au mur des financiers. Pas assez manichéen, pas assez familial, pas assez « premier film ».
10 ans de bataille contre l’omerta d’un milieu qui rejette de toute sa puissance ceux qui ne sont pas des enfants de la balle.
10 ans qui ont plusieurs fois failli nous détruire, mais sans jamais y parvenir.
Parce qu’on ne veut pas être des stars, on ne veut pas de paillettes et de glamour.
On veut faire notre métier.
Et personne ne nous en empêchera.

Aujourd’hui, on peut enfin l’affirmer : ce film se tournera.

On espère qu’il sera distribué. Que les gens en parleront autour d’eux. Qu’ils apprécieront le challenge que constitue 1h30 de film en temps réel sans la moindre coupe, mais qu’ils verront également que ce défi n’est pas juste là pour tenter le buzz. Qu’il est au service de l’histoire, et que c’est un putain de bon scénario, avec des acteurs formidables.

On va faire un très bon film.

Et, du coup, j’écris ce message pour deux raisons :

– Vous demander, amis lecteurs, de jeter un oeil à la page du film. D’y mettre quelques sous si ça vous tente, même une mini-somme (vous ne serez pas les premiers et on remercie de tout cœur TOUS nos contributeurs), d’en parler autour de vous.

Remercier chaleureusement tous ceux qui nous ont aidés jusque là.

Il nous reste 74 jours pour espérer approcher les 10 000€. Ca peut paraître beaucoup, mais, en crowdfunding comme ailleurs, c’est le succès qui appelle le succès.

Et notre premier pallier de 3000€ atteint pour Noël, ce serait un chouette succès, non ?

Plus que 210€ pour ça.

Vous nous aidez ?

Très bonnes fêtes à vous.

Les dix pièges dans lesquels nous tombons tous lorsque nous essayons d’interpréter des résultats de recherche (traduction)

Mot-clef du jour : « que veut dire « prendre tout au premier degré » »

Article original de Will J Grant et Rod Lamberts, publié le 2 octobre 2014 sur The Conversation et IFLScience.

COMPRENDRE LA RECHERCHE
Qu’entend-on exactement par « recherche » et comment cette dernière nous aide-t-elle à améliorer notre compréhension des choses ? Appréhender ce qui ressort d’une nouvelle découverte peut s’avérer complexe. Passons donc en revue quelques méprises communes.

Avez-vous déjà essayé d’interpréter des résultats scientifiques récents, de saisir ce qu’ils signifiaient dans un contexte global ?
Peut-être êtes-vous très intelligents et n’avez-vous jamais commis d’erreur. Mais il est plus probable que, comme la plupart des gens, vous soyez parfois tombés dans un de ces dix pièges :

1. Eh oh ! Ce n’est jamais qu’une seule étude !

Il ne vous viendrait pas à l’idée de juger l’ensemble des vieux messieurs en vous basant uniquement sur Rolf Harris* ou Nelson Mandela. De même, vous ne devriez pas statuer sur un sujet entier en vous reposant sur une seule étude.

Si vous le faites délibérément, on appelle ça une sélection malhonnête (cherry picking). Si c’est involontaire, vous sombrez dans la généralisation abusive (exception fallacy).

Un excellent exemple très connu de ces deux biais est le prétendu lien, largement infirmé, entre le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR) et l’autisme.

Les personnes qui acceptent aveuglément les résultats de la publication (maintenant retirée) d’Andrew Wakefield (alors que toutes les autres études les ont démentis) sont dans la généralisation abusive. Ceux qui les ont volontairement sélectionnés pour s’opposer à la vaccination se sont rendus coupables de sélection malhonnête.

* : NDT : Artiste multidisciplinaire australien, condamné pour plusieurs agressions sexuelles sur mineurs.

2. Significatif ne veut pas dire important

Certains effets peuvent être statistiquement significatifs, mais tellement faibles qu’ils s’avèrent inutiles en pratique.

Les associations (telles les corrélations), ont une forte tendance à nous faire tomber dans ce piège, tout particulièrement quand les études sont réalisées sur un grand nombre de personnes. Si vous avez beaucoup de participants à une expérience, les associations sont souvent abondantes, mais pas forcément éloquentes.

Par exemple, voyez celle qui, sur un échantillon de 22 000 personnes, a trouvé une association significative (p<0.00001) entre le fait de prendre de l’aspirine et la diminution des attaques cardiaques. L’effet lui-même était minuscule.

La différence de probabilité de faire une attaque cardiaque entre les gens qui prenaient de l’aspirine tous les jours et ceux qui en prenaient moins était inférieure à 1%. Un effet si faible laisse quelque peu dubitatif quant à l’utilité d’avaler de l’aspirine… surtout si l’on tient compte des possibles effets secondaires !

3. Et important ne veut pas dire utile

Imaginons un traitement capable de diminuer de 50% le risque d’avoir une maladie. Mais si ce dernier était déjà drastiquement faible (disons 0.002% sur toute une vie), réduire encore ce chiffre peut sembler d’un intérêt discutable.

Ce qu’on appelle le Nombre de Sujets à Traiter (NST) permet de retourner la question : si, dans des conditions normales, deux personnes prises au hasard dans un échantillon de 100 000 présentent la pathologie durant leur vie, il faudra que l’ensemble de ces 100 000 personnes soient soumises au traitement pour faire passer ce nombre à… un malade.

4. Jugez-vous les extrêmes en fonction de la majorité ?

La biologie et la recherche médicale ont le don de nous rappeler que toutes les tendances ne sont pas linéaires.

Nous savons tous que les personnes consommant trop de sel présentent un risque de maladie cardio-vasculaire plus élevé que celles dont la consommation est modérée.

Mais vous savez quoi ? Les personnes consommant très peu de sel voient également leur probabilité de contracter une pathologie cardio-vasculaire augmenter.

En effet, la courbe correspondant a une forme de U, et non de ligne droite ascendante. Les personnes à chaque extrémité du graphe présentent sans doute des comportements très différents.

5. Est-ce que par hasard vous ne désireriez pas prouver cet effet ?

Même sans vraiment le vouloir, nous remarquons et donnons plus de crédit aux informations qui confortent nos opinions, pensées et croyances a priori.

Les exemples de ce biais dit « de confirmation » sont très nombreux, mais des expériences comme celle-ci nous révèlent à quel point ses effets peuvent être dérangeants.

Dans ce cas précis, plus les témoins croyaient que la personne qu’ils avaient précédemment rencontrée possédait un haut niveau d’instruction, plus, quand on leur a demandé par la suite de la décrire,  il  lui ont attribué (à tort) une couleur de peau claire.

6. Vous êtes vous fait piéger par du prêchi-prêcha scientifique ?

Tout le monde sait que le jargon scientifique est assez séduisant. Même les publicitaires nous le piquent !

Mais il s’agit là d’un effet avéré pouvant biaiser notre capacité à interpréter la recherche.

Dans une étude, des novices ont trouvé des explications psychologiques bidon du comportement plus convaincantes lorsqu’elles étaient associées à des termes inappropriés issus des neurosciences. Et si vous ajoutez à ça un joli scan IRM, je ne vous raconte pas !

7. La qualité n’est pas la quantité, et vise versa.

Pour une raison quelconque, les chiffres nous semblent plus objectifs qu’une description des choses pleine d’adjectifs.

Par exemple, nous savons que les gens n’apprécient pas de faire la queue à la banque. Si nous cherchions à améliorer cette expérience désagréable, nous pourrions être tentés de mesurer les périodes d’attente, puis de faire notre maximum pour les diminuer.

Mais, pratiquement, vous ne parviendrez à les réduire que jusqu’à un certain point. Et cette approche purement quantitative risquerait de vous faire passer à côté d’autres possibilités.

Car si vous demandiez aux gens de décrire comment ils ressentent la situation, vous pourriez bien découvrir que le problème n’est pas tant le temps d’attente que le confort de cette dernière.

8. Les modèles, par définition, ne sont pas des représentations parfaites de la réalité.

Un sujet de discorde récurrent entre ceux qui refusent de croire au réchauffement climatique et ceux qui comprennent réellement les preuves à leur disposition est l’efficacité et la représentativité des modèles météorologiques.

Nous pouvons discuter de ce problème en nous intéressant à des modèles plus simples. Prenez par exemple celui de l’atome. Ce dernier est fréquemment représenté comme un noyau tout calme et stable entouré d’électrons se baladant selon de jolies orbites bien nettes.

Ce modèle ne reflète pas la réalité de ce à quoi ressemblent vraiment les atomes. Mais il permet d’expliquer des aspects fondamentaux de leur fonctionnement, ainsi que de celui des éléments qui les constituent.

Ça ne signifie pas que personne ne s’est jamais fait d’idées fausses à propos des atomes en se basant sur ce modèle simplifié. Mais des enseignements, des études et des expériences plus poussés donnent la possibilité de venir à bout de ces erreurs.

9. Le contexte est important

Un jour, Harry Truman, ancien président des États-Unis, s’est plaint de cette tendance qu’avaient ses économistes à lui faire de super suggestions… puis d’enchaîner immédiatement avec un « ceci dit, d’un autre côté… »

Un scientifique donné – ou une discipline scientifique donnée – pourra probablement vous abreuver d’excellents conseils de son point de vue. Mais, lorsqu’on essaie de travailler sur un problème social, politique ou personnel complexe, il est souvent bon de tenir compte de multiples disciplines et perspectives.

Considérons l’exemple des lois relatives au port du casque à vélo. On niera difficilement que, si quelqu’un a un accident de vélo et se cogne la tête, il s’en sortira sans doute mieux s’il porte un casque.

Mais si nous nous intéressons aux bénéfices sanitaires à l’échelle de la société, des études suggèrent que, si on oblige les gens à porter un casque, une partie de la population décidera de ne plus faire de vélo tout court.

Si nous mettons ça en parallèle avec le nombre d’accidents dans lesquels le casque a vraiment fait une différence en matière de santé, nous découvrirons peut-être que son usage a en réalité un impact négatif sur la santé publique.

Des études tout à fait valables et fiables peuvent donc démontrer que les lois sur le port du casque sont à la fois bonnes et mauvaises pour la santé.

10. Et ce n’est pas parce que ça a été examiné par les pairs que c’est vrai

L’examen par les pairs (peer review) est considéré comme une référence dans la recherche scientifique de haut niveau (et dans la recherche de haut niveau en général).

Mais, même en partant du principe que les examinateurs ne font pas d’erreurs, ou que les politiques éditoriales ne sont jamais biaisées (en tout cas pas délibérément), le fait qu’un article soit accepté dans une publication basée sur ce mode de sélection garantit simplement que ce dont il parle est assez carré pour être rendu public, ou assez pertinent pour permettre à des experts de le tester, de l’affiner et de le remettre en question.

Cela ne signifie pas que c’est parfait, complet ou correct. L’examen par les pairs est le début de la vie publique d’une étude, pas son point culminant.

Et enfin…

La recherche est une démarche humaine, et donc sujette à toutes les beautés et toutes les horreurs inhérentes à l’humanité.

Comme dans chaque aspect de notre existence, à la fin, nous en sommes réduits à prendre nos propres décisions. Et, navrés, mais même l’usage le plus approprié de la meilleure étude du monde ne nous décharge pas de cette merveilleuse et effrayante responsabilité.

Nous serons toujours, à un moment ou un autre, empêtrés dans certaines ambigüités. Alors, comme dans toute aventure humaine, faites de votre mieux par vous-même, mais, si vous vous retrouvez coincé, demandez leur avis directement à des experts reconnus. Ou, au moins, basez-vous sur leurs travaux.

Je déteste les personnages féminins forts (traduction)

Mot-clef du jour : « differencier toilette fille »

Texte original de Sophia McDougall, publié le 13 août 2013 sur le site NewStateman.

Sherlock Holmes est brillant, solitaire, corrosif, bohème, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque, malpoli, génial.
Les personnages féminins sont « forts ».

gwyneth-paltrow-pepper-potts-iron-man-3Pepper Potts dans Iron Man 3 (capture d’écran).

Je déteste les personnages féminins forts ».

Cette affirmation peut surprendre dans la bouche de quelqu’un qui passe un certain temps, sur Internet, à déplorer le manque flagrant d’héroïnes dans la fiction. Oui, bien sûr, j’adore un tas de personnages féminins pleins de courage et de détermination. Dans Buffy, il y a cet épisode où Angelus lui demande : « Tu es seule, plus d’armes, plus d’amis, qu’est ce qu’il te reste ? » Elle empoigne alors son épée et répond : « Moi ». J’adore. Dans Tigre et Dragon, quand on interroge Jen (Zhang Ziyi) sur ses liens avec Li Mu Bai (Chow Yun-Fat), elle crache : “Je l’ai réduit en miettes”. J’adore. Quand Jane Eyre, malgré les atteintes prolongées du monde à son amour propre, déclare à Mr Rochester, qui s’inquiète de sa sécurité : « Ne craignez rien, j’y veillerai moi-même », j’adore. Mais je suis profondément désespérée de constater que l’industrie du cinéma pense le monde prêt pour un film avec un super héros raton laveur, mais pas pour un long-métrage dans lequel une équipe de super héros serait dirigée par une femme.

L’expression «personnage féminin dort » m’a toujours fait grincer des dents, tout comme ces si nombreux personnages créés selon toute évidence dans le seul et unique but de satisfaire à ce modèle.

Je me souviens de quand j’ai regardé Shrek avec ma mère. Je me suis exclamée :
– La princesse faisait du kung-fu ! C’était chouette !
Et, déjà, un vague malaise m’étreignait. La sensation que je disais cela juste parce que c’était ce que j’étais censée dire.
Ma mère a levé les yeux au ciel :
– De nos jours, toutes les princesses font du kung-fu.

Personne ne se demande jamais si un personnage masculin est “fort”. Ni s’il est « fougueux » ou « trop badass », d’ailleurs.

La raison, évidente, c’est qu’il est supposé « fort » par défaut. Le personnage féminin fort s’accompagne d’une promesse paternaliste : elle constitue une anomalie. « Pas de panique ! », lit-on entre les lignes de ces interviews qui abordent sa romance avec le héros. « Bien sûr que les femmes normales sont faibles, et chiantes, et incapables de faire des choses utiles. Mais celle-ci est différente. Elle est forte ! Vous avez vu : elle colle des bourre-pifs”. Parfois, on entend : « Ce n’est pas la demoiselle en détresse habituelle », comme si la création des héroïnes populaires n’avait pas évolué d’un iota depuis la Blanche Neige de Disney. Et comme si un sacré paquet de personnages féminins forts ne finissait pas de toute façon par devoir être sauvées.

Mais la vérité va au-delà de ça.

Nos héros masculins préférés sont-ils des personnages masculins forts ? Est-ce que, par exemple, Sherlock Holmes est fort ? D’un certain point de vue, oui, bien sûr. Il se met en danger pour faire triompher la justice. Mais d’un autre côté, on ne peut pas dire qu’il puisse toujours compter sur sa force physique. (En forme, il est assez costaux pour plier un tisonnier, mais il doit tout de même souvent se reposer sur Watson pour aller à la cogne, dont au moins une fois parce qu’il s’est tellement négligé qu’il est incapable de seulement se défendre). Ses ressources mentales et émotionnelles fluctuent également. Toxicomane, dépressif, il affirme même sans sourciller qu’affronter le crime constitue pour lui une sorte d’automédication. De ce point de vue, son enthousiasme à l’idée se mettre en danger pourrait bien ne pas être une « force » du tout –plus un comportement autodestructeur.  Mais, finalement, peut-être que ses faiblesses le renforcent, puisqu’il parvient à survivre et à prospérer en dépit de ces menaces extérieures et intérieures.

Est-ce que Sherlock Holmes est fort ? « Évidemment », est-on tenté de répondre. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que ce n’est pas la bonne question.

Que se passe-t-il quand on essaie de mettre d’autres héros masculins iconiques dans la case « personnage masculin fort » ? Certains y rentrent à peu près, mais la plupart s’y trouvent très à l’étroit. Les pauvres ! Être confinés comme ça ! C’est nouveau pour eux ! Ils ont l’habitude de nous toucher de différentes façons et dans un monde à plus de deux dimensions.

« Bien sûr que je suis fort ! Eh, les mecs, je suis un fantasme idéalisé, hein ! Mais en fait, le truc vraiment intéressant, chez moi, c’est qu’au fond, je suis un artiste raté », affirme tristement Captain America en rentrant le ventre.

« OK, je suis fort. Mais est-ce que ça compte, vu je suis un gros psychopathe ? » s’interroge James Bond, alangui contre un mur, jouant négligemment avec ses manchettes.

Je pense qu’on peut dire sans se tromper que la lourde insistance de Batman pour entrer à tout prix dans la petite boîte du personnage masculin fort confine à l’hystérie. Mais il n’y a pas assez de place pour sa cape et ses oreilles de chauve-souris, et il refuse de s’en débarrasser.

Quant au Docteur, réalisant que cette boîte est en réalité encore plus petite à l’intérieur, il balbutie un truc incompréhensible et prend ses jambes à son cou.

Ceux qui rentrent plus facilement dans la boîte sont généralement les plus chiants. Musclor, Superman (désolée)… Le Lone Ranger. Peut-être Jack Ryan. Quelques héros à la mâchoire carrée, tombés dans l’oubli en même temps que les romans de gare et les magazines pour ados mâles qui en étaient l’écrin.  Si « personnage masculin fort » était le premier critère à respecter pour créer des héros, nos fictions en seraient considérablement appauvries. Mais c’est dans cette petite boîte étouffante que l’on demande à nos héroïnes de vivre.

Revenons à Sherlock Holmes. Une meilleure question le concernant pourrait être : « C’est quel genre de gars ? »

C’est un génie brillant, solitaire, corrosif, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque et malpoli.

Ajouter le mot « fort » à cette liste ne me semble pas tellement l’enrichir.

Et qu’arrive-t-il quand on s’intéresse à des personnages qui ne rentrent même pas dans la case « héros » ? Est-ce que Hamlet est « fort » ? Il l’est peut-être, en un sens, à la fin de la pièce. Mais il s’agit là d’un genre de force très particulier, très torturé, qui ne lui permet de trouver la paix qu’au prix de sa vie. Richard II, lui, n’est pas seulement « pas fort ». Il est indiscutablement faible, à la fois en tant qu’être humain et en tant que roi. Et pourtant, de cette bouche de faible sort la plus belle poésie du langage et les plus complexes méditations sur la monarchie. Il n’est pas fort, mais il a un sacré pouvoir. Toute l’intrigue de la pièce s’articule autour de ses prises de position (souvent catastrophiques). En termes narratifs, le pouvoir est bien plus important que la « force ». C’est lui qui détermine si un personnage fait vraiment partie de l’histoire ou n’en est qu’un accessoire.

Ne parlons même pas des exemples où le personnage féminin fort rencontre le délicieux stéréotype de la « femme noire forte », ou quand les mythes sur la force ne se contentent plus de faire un flop mais causent un mal quantifiable.

Chuck Wending rétorque ici que le mot « fort » ne signifie pas… euh… « fort », mais plus un truc du genre « bien écrit ». Mais je ne pense vraiment pas que la majorité des écrivains comme celle des lecteurs l’entende ainsi. Comment, dans ce cas, expliquer le fait que, quand les scénaristes du Seigneur des Anneaux décident de développer (maladroitement) le rôle d’Arwen par rapport aux livres, ils se sentent obligés de la faire errer sans but défini, puis pointer une épée vers la gorge de son petit ami et se vanter de l’avoir trop bien feinté ? (Elle réalisera finalement qu’elle n’a « pas besoin d’avoir une épée dans la main pour être forte »). Et pourquoi Paul Feig, comme le note Carina Chicano dans cet article, a-t-il été forcé de se justifier parce que le film Mes Meilleures Amies repose sur un personnage féminin complexe et intéressant qui semblait assez faible de prime abord ?

Et même si cette interprétation plutôt limitée du « personnage féminin fort » était en effet la plus répandue, n’est-ce pas quelque peu déprimant et encore plus incompréhensible ? Pour la moitié de la population, le fait d’avoir des personnages bien écrits et bien construits auxquels s’identifier constituerait une exception impressionnante, mais optionnelle ?

Certains personnages créés avec, en tête, cet objectif de « personnage féminin fort » réussissent tout de même à être vaguement crédibles. Peggy Carter (Captain America) et Pepper Potts (Iron Man) sont parmi les meilleures petites amies de héros de l’univers Marvel. Peggy tire sur des nazis. Elle n’a jamais besoin d’être sauvée, que ce soit par Captain America ou qui que ce soit. Elle est relativement bien présente à l’écran. Son statut particulier de femme de soldat britannique pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas vraiment exploité, mais il implique une puissante histoire personnelle, des convictions profondes et de grandes capacités de résilience. Et  son idylle avec Captain America ne parvient jamais à ébranler cet édifice. Même si son rôle est clairement subordonné à celui du personnage principal masculin, il n’est pas défini par ce dernier ; on pourrait fort bien imaginer un film sur elle – une femme déterminée à surmonter tous les obstacles pour lutter contre le nazisme. Et un facteur important de son succès est l’actrice qui l’interprète : la merveilleuse Hayley Atwell.

Elle nous est présentée alors qu’elle briefe quelques recrues envisagées pour le projet Super-Soldat. Cette scène est très clairement écrite pour dévoiler le potentiel « personnage féminin fort » de Peggy, et elle se déroule de la façon suivante : une des recrues commence immédiatement à faire le malin, tout d’abord en se moquant de son accent puis, quand elle le fait sortir du rang, en alignant les remarques sexistes et suggestives.

Elle le frappe et le met à terre.

Un peu plus tard, elle tombe sur Captain America en train de se faire embrasser par le seul autre personnage féminin doté d’un rôle parlant du film, et dont la seule raison d’être est d’embrasser Captain America. Elle maintient une maîtrise de façade jusqu’à ce qu’on tendre à Captain America son iconique bouclier pour la première fois. Là, est brièvement abordé le sujet de la résistance de ce dernier, ainsi que quelques doutes dus au fait qu’il ne s’agit que d’un prototype. Alors, Peggy tire sur le malheureux héros à plusieurs reprises, le forçant à utiliser le bouclier pour sauver sa vie (et ça marche. Ouf).

Les deux scènes sont construites pour être à la fois amusantes et impressionnantes.

On peut justifier le coup de poing – c’est la guerre, elle n’a pas le temps de se prendre la tête avec des abrutis misogynes, elle doit efficacement et rapidement établir son autorité. Mais elle fait quand même le choix de transformer un conflit verbal en violence physique en quelques secondes, et on a quelques difficultés à imaginer un personnage masculin positif nous être présenté ainsi. La seconde scène, par contre, si on y réfléchit en sortant du schéma « haha, la petite coquine tête brûlée, qu’est-ce qu’on rigole » est proprement scandaleuse. Tirer à bout portant, sans avertissement, sur quelqu’un qu’on aime, qui possède un bouclier dont on ne sait pas encore s’il fonctionne (et les ricochets, on s’en fout ?) par jalousie ? Ou pour n’importe quelle raison ? Ça va bien dans ta tête, Peggy ?

Ce personnage féminin s’en sort donc avec les honneurs malgré un comportement qui, chez un homme, serait considéré au mieux comme abusif, au pire comme meurtrier – un militant des droits des hommes ne tarderait pas, je pense, à dénoncer un léger double standard. Mais, en réalité, ces scènes sont révélatrices du manque de respect sous-jacent dont ce personnage était victime depuis le début, un manque de respect qu’elle se doit de surmonter par tous les moyens, jusqu’aux plus désespérés, déplacés et cartoonesques. Elle est invisibilisée, et même des actes que l’on jugerait terrifiants de la part de personnages masculins ne parviendront qu’à peine à la faire remarquer. Le scénario note et déplore le sexisme qu’elle doit affronter dans la première scène, mais il ne remettra pas en question les convictions de ce soldat misogyne, qui sous-entend que les femmes n’ont par leur place dans l’armée, en incluant plus de femmes dans l’histoire. En tout cas, pas des femmes avec des rôles parlants.

Là, je sais ce que certains ne manqueront pas de me rétorquer : on ne pouvait pas faire ça, parce que personne n’ignore que les femmes n’étaient en réalité pas impliquées activement dans la Seconde Guerre mondiale – et là j’ai envie de vous dire : par PITIÉ ! Par ailleurs, les Allemandes ne s’en sortaient pas si mal dans le monde scientifique avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Pourquoi ne pas, donc, changer le sexe d’Erskine, le chercheur allemand à l’origine du sérum qui transforme Steven Rogers ? Howard Stark, le père de Tony/Iron Man, a droit à un cameo. Sa future épouse, Maria, ne pouvait-elle pas apparaitre également, en train de polir les bords de ce bouclier, par exemple ?  Et que dire du gardien de la tour du Cube Cosmique ? Est-ce qu’il fallait absolument que ce soit un homme ? Et est-ce que Red Skull n’aurait pas pu recruter quelques méchantes au sein de l’Hydra ? Dans ce contexte, quand on s’aperçoit que Peggy porte sur ses seules épaules la double responsabilité de représenter tout son genre et de tacler le sexisme, quand on réalise que ses actes sont disproportionnés pour compenser le fait que les autres femmes sont tout simplement absentes du film, on comprend mieux les exagérations et les hyperboles qui caractérisent la construction de son personnage.

***

Le personnage féminin fort a quelque chose à prouver. Elle est sur la défensive avant même que le film commence. Elle est Claude, du Club des Cinq, avec quelques années en plus, mais devant toujours brailler, avec ce manque de conviction inchangé, qu’elle est « aussi forte qu’un garçon ».

Quand j’aborde ce sujet autour de moi, les gens me proposent souvent des synonymes, des façons moins limitées de qualifier le phénomène. Pourquoi pas « personnage féminin efficace » ? Mais redéfinir le terme n’est pas assez. Ce n’est pas suffisant d’ajouter une nuance tout en persistant dans la même direction comme si tout était normal. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle approche du problème. Et ça implique de se rappeler que le problème en question n’est pas juste qu’on représente les femmes comme des faibles. Loin de là. Ce qu’il faut, c’est sortir de cette idée qu’on peut combattre le sexisme dans la fiction en se reposant sur un seul type de personnage, avec toujours la même personnalité. Qu’il suffit de mettre un personnage féminin dans chaque histoire et puis c’est marre.

Ça peut paraître étrange de passer sans crier gare de Richard II à Captain America, mais j’aimerais le faire une fois encore pour signaler deux trucs que possède Richard, que possèdent également James Bond, Captain America et Batman, et que Peggy, aussi forte qu’elle soit, n’aura jamais. Ce sont des choses très simples, encore plus fondamentales que « le pouvoir ».
1)      Richard est dans la lumière. Il est faible, il est passif, mais il est le foutu personnage principal.
2)      Richard est entouré d’une pléthore de personnages de son sexe et, du coup, on ne lui demande jamais de se comporter comme un ambassadeur ou un représentant des mâles. Même détrôné et emprisonné, il possède encore la liberté de n’être rien d’autre que lui-même.

Il déjà est bien rare pour une femme d’avoir le premier rôle, iI est encore plus rare qu’elle ait le second. Jetez simplement un œil au casting du film Salt : « Angelina Jolie et les mecs ».

De nos jours, toutes les princesses font du kung fu, et pourtant elles sont toujours la même princesse. Elles sont toujours là pour être aimées, ou bien elles sont la fille du groupe de garçons, et elles sont toutes à peu près identiques. Elles se baladent à l’écran, bottent quelques culs pour montrer qu’on ne leur marche pas sur les pieds, balancent des vannes ou embrassent quelqu’un de force parce que le consentement c’est pour les chochottes puis, avec cette discrétion toute féminine, elles se mettent gentiment à l’écart de l’axe narratif.

Sur les affiches, elles posent à l’arrière-plan, derrière les hommes. Dans les bandes-annonces, elles font la moue, sourient ou distribuent les coups de pieds, mais elles demeurent silencieuses. Leur force consiste à les laisser brièvement dominer les spectateurs, mais jamais l’histoire. Elles sont des analgésiques, des leurres, des chevaux de Troyes – elles sont là pour vous distraire et vous embrouiller, afin que vous oubliiez d’en demander plus.

Rappelons-nous que le but ici n’est pas de définir ce bizarre personnage qui est Fort, ou Efficace, ou tout ce qu’on veut. Il est en fait très simple, mais il requiert un changement bien plus profond que ce qu’un individu « badass » ou « fougueux » pourra jamais nous offrir, et l’atteindre impliquerait qu’on verrait beaucoup moins d’affiches de ce genre :

Inception Avengers

The_Smurfs

L’égalité.
Ce que je veux à la place d’un personnage féminin fort ? Je veux un ratio de personnages hommes/femmes de 1/1 au lieu de 3/1 sur nos écrans. Je veux des tas de personnages féminins complexes qui peuvent être aussi bien forts que faibles, ou aucun des deux, parce qu’il existe des choses plus importantes que la force et la faiblesse. Des flingueuses badass et des championnes d’arts martiaux, bien sûr, mais également des femmes intéressantes qui soient timides et discrètes et qui, parfois, font juste ce qu’elles peuvent avec ce qui leur arrive parce que dans la vraie vie, souvent, il n’y a pas trop le choix. Et, à côté des héroïnes, je veux voir des femmes dans des rôles secondaires aussi variés que ceux des hommes : des acolytes, des mentors, des ressorts comiques, des rivales, des méchantes. Je ne veux plus qu’on me demande, quand j’essaie de vendre un livre avec deux garçons, deux filles et un robot asexué, si je pourrais changer une des deux filles pour un garçon.

Enfin, quand je réfléchis à ce que j’aimerais voir chez les personnages féminins, je pense à ce que le poète Guante déclare désirer pour lui-même, dans ce texte où il rejette les limitations associées à cette insultante injonction : « Sois un homme ! » Alors, s’il me pardonne mes emprunts et mes paraphrases…

Je veux qu’elle soit libre de s’exprimer
Je veux qu’elle vive des relations pleines de sens et d’émotions avec d’autres femmes
Je la veux faible, parfois
Je la veux forte, d’une force qui ne repose ni sur la domination physique, ni sur le pouvoir
Je veux qu’elle pleure si elle ressent le besoin de pleurer
Je veux qu’elle sache demander de l’aide
Je veux qu’elle soit elle-même.
Un personnage féminin fort ?
Je n’en veux pas.

En finir avec le mythe de Christophe Colomb et de la Terre plate (traduction)

Mot-clef du jour : « je ce que je cherche est temps de travail »

Article original de Valerie Strauss, mis en ligne le 10/10/2011 sur le site du Washington Post.

Si vous avez appris, à l’école, qu’en 1492, Christophe Colomb est parti de l’Espagne pour traverser l’océan Atlantique, infirmant la croyance répandue selon laquelle la Terre était plate, sachez qu’on vous a raconté des bêtises.

Les historiens l’affirment avec certitude : à l’époque, les personnes éduquées n’ignoraient pas que la Terre était ronde. Le fait était même connu depuis plusieurs centaines d’années.

Dès le sixième siècle après Jésus Christ, Pythagore (il sera suivi par Aristote et Euclide) décrivait la Terre comme une sphère. Quand Ptolémée écrit la Géographie, à l’apogée de l’Empire Romain, 1300 ans avant Christophe Colomb, il n’émet aucun doute : la Terre est ronde.

La Géographie devint un ouvrage de référence et Colomb lui-même en possédait un exemplaire. À ses yeux, la grande question n’était pas la forme de notre planète, mais la taille de l’océan dont il tentait la traversée.

Il est vrai, cependant, qu’au début du Moyen Âge, de nombreux Européens succombèrent à la rumeur et se mirent à croire qu’ils vivaient sur une Terre plate.

Mais les pays musulmans, eux, préservèrent les acquis issus du travail des savants helléniques. Et, à la fin du Moyen Âge, l’Europe avait rattrapé son retard, surpassant parfois les connaissances de la Grèce antique et de l’Islam médiéval.

Plusieurs livres publiés sur le continent européen entre 1200 et 1500 s’intéressent à la question de la forme de la Terre. Parmi eux, De Sphaera Mundi [NDT : par Johannes de Sacrobosco], écrit vers 1230, dont la lecture était requise au sein des universités européennes durant toutes les années 1200, et même au-delà. L’ouvrage était encore en usage 500 ans après sa rédaction.

Alors pourquoi, au vingtième siècle, s’est-on mis à penser que les gens du quinzième étaient persuadés que la Terre était plate ?

En 1991, dans son livre Inventing the Flat Earth, Jeffrey Burton Russell, professeur de l’Université de Californie à la retraite, explique comment ce mythe a été propagé depuis le dix-neuvième siècle par plusieurs écrivains, au nombre desquels Washington Irving et Antoine-Jean Letronne.

En 1838, Irvin rédigea l’Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb, dont le titre évoque une biographie, mais qui, en réalité, relève essentiellement de la fiction. Dans ses pages, les Européens apprennent que la Terre est ronde au retour de Colomb.

Letronne, lui, prétend que les premiers auteurs chrétiens étaient convaincus de vivre sur une Terre plate. L’affirmation, bien que fausse, a été reprise durant des années.

Mais bien d’autres ont perpétué la légende avec la même vigueur.

C’est en 1995 que, dans son ouvrage Les mathématiques de l’Univers : Eratosthène, Einstein, Dante, Feynmann et les autres, Robert Osserman, professeur émérite de mathématiques à l’université de Standford, casse le mythe : jamais Christophe Colomb n’a eu peur de tomber dans le vide en atteignant le bord de notre planète.

Par contre, il y avait bien quelques inquiétudes. Quant à ce qui surviendrait s’il chutait au fond de la sphère.