Archives de l’auteur : Isabelle

De la fanfiction (2)

Mon premier contact avec la fanfiction était durant mon DEA (note pour les djeuns : deuxième année de Master à l’époque où on avait oublié de mettre notre enseignement supérieur en conformité avec le reste du monde). Je bossais au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, dans un grand bureau rempli d’archives, de poussière, d’araignées grosses comme une pièce de deux euros et d’un collègue hautement arachnophobe, ce qui dynamisait les journées. Alors que j’attendais patiemment désespérément qu’un programme finisse d’itérer en série, je décidai de me balader sur le Net en quête de sites sur Albator (J’ai une passion fluctuante pour Albator, ne cherchez pas). Et là, entre une bio de l’auteur et des infos sur l’univers, je tombe sur un… roman. En français, le récit d’aventures explorait, en filigrane, la relation ambigüe entre notre capitaine balafré et Mîmé, l’extraterrestre sans bouche accro au vin rouge (qu’elle buvait… par la bouche). C’était très joliment écrit, je retrouvais mes héros, il y avait du suspense, de l’action, des rebondissements et, surtout, des RÉPONSES, chose qui m’avait toujours manquée dans la série originelle.
Je n’ai jamais réussi à remettre la main sur cette œuvre, mais je me souviens encore du plaisir qu’elle m’avait procuré.

Malheureusement, mes expériences suivantes furent moins heureuses.

Il me fallut quelques années pour prendre conscience de l’ampleur du monde de la fanfiction. Et, lorsque j’y pénétrai finalement, j’eus l’impression, comme je le sous-entendais dans mon premier article, de me balader au milieu d’une réunion de pervers qui ouvraient leurs manteaux sur mon passage et s’astiquaient le tuyau en sifflotant « non, non, j’lai pas fait ».

Il y avait beaucoup de pornographie mais, passée la surprise, je me suis contentée de l’ignorer en râlant vaguement sur le fait que le reste se trouvait noyé dedans. J’ai toujours été d’avis que s’il existe un genre dans lequel on peut TOUT se permettre, c’est bien celui-là. Les fantasmes ne sont pas la réalité et, tant qu’ils sont étiquetés comme tels, ma foi, on peut bien en penser ce qu’on veut, mais jouer les vierges effarouchées parce que le porno est pornographique me semble quelque peu stérile.
J’étais plus gênée par l’ensemble d’œuvres flirtant avec le genre sans l’assumer, où les auteurs étalaient leurs fantasmes l’air de rien, avec une absence de retenue et de recul bien plus malsaine, à mon sens, qu’une scène de fist fucking à sec bien premier degré.

La fanfic, comme d’ailleurs beaucoup de variations tout à fait professionnelles sur un thème, se nourrit des frustrations. Une des raisons pour lesquelles mon premier « fandom » fut celui d’Albator est que cette série est, à mon avis, un cas d’école des œuvres de qualité qui en donnent trop où pas assez. À quelques exceptions près (la superbe OAV L’Atlantis de ma jeunesse et le long métrage de 2013 de Shinji Aramaki notamment), le personnage principal et son contexte sont très peu développés : on sait que le garçon (quel âge il a, d’ailleurs, Albator ? On pourrait sans problème lui donner de 25 à 40 piges !) est doté d’un profond sens de la justice, qu’il est politiquement engagé et malin mais d’un courage parfois suicidaire, qu’il a un grand cœur mais bute ses ennemis sans se poser de questions (haha ! Le nombre de macchabs par épisode ! Et je matais ça à 8 ans !)… On aimerait l’apprécier pour ses ambigüités en plus de son héroïsme, mais on ne saura presque jamais rien de lui. Il n’a pas d’enfance, pas de vie affective, peu d’aspérités (et, lorsqu’elles existent, elles sont à peine sous-entendues). Ce type de narration, un poil manipulateur à mon sens, joue sur les attentes du lecteur en refusant jusqu’au bout de les combler. Rien d’étonnant, alors, à ce que les plus créatifs d’entre eux entrent en scène !
(Notons, par ailleurs, que l’univers officiel de Matsumoto dispose déjà de diverses variations sur le personnage, avec une timeline douteuse laissant imaginer un multivers… du pain béni pour se réapproprier l’ensemble).

Les genres principaux de la fanfiction donnent le ton. Je les détaillerai dans un prochain article, mais sachez déjà que nous avons « famille », « amitié », « angst » (que nous traduirons en pratique par « étude de caractères avec beaucoup d’émotion »), « fluff » (moments mignons, généralement scènes du quotidien sans vraiment de scénario) et, la star des stars « hurt/comfort », où des héros plus ou moins physiquement ou mentalement amochés pourront enfin craquer et trouveront, en leurs compagnons ou un personnage original créé pour ça, le réconfort qu’ils méritent.
S’ajoutent à cela des catégories spécifiquement définies pour qualifier les relations sexuelles entre les protagonistes (Homme/homme, homme/femme, plan à trois, bondage, j’en passe et des variées…) et qui sont LOIN de n’être utilisés que dans les fics érotiques.

Ces genres principaux, donc, désignent donc moins le style ou l’univers que les besoins des lecteurs. Besoins tout à fait compréhensibles, tant les succès de la pop culture, à force de multiplier les subplots, les twists et les rebondissements à la con, pèchent des points de vue intimiste, spirituel et intellectuel. Des personnages, souvent créés pour symboliser les grands questionnements humains, deviennent paradoxalement des fonctions dotées de trois ou quatre traits de caractère, et l’on aimerait bien les voir de temps en temps juste VIVRE pendant CINQ. FOUTUES . MINUTES. (Mais j’imagine que, s’ils gagnaient en épaisseur, les génies de la production craindraient que monsieur tout le monde cesse de s’identifier (Aparte : ya une différence entre identification et projection, yen a une des deux qui est malsaine, et, féloches, c’est celle qui a été choisie)).

Le problème c’est qu’en écriture comme en amour (pire analogie de ma vie à venir) quand la frustration est le seul moteur du désir, le passage à l’acte est rarement très satisfaisant (tching, tzaaa !).
Ayant construit ma jeune carrière sur des bouquins axés sur les personnages, je peux vous affirmer qu’un protagoniste qui baisse sa garde ou « craque » ne générera une empathie dénuée de malaise (malaise à l’égard de l’écrivain, j’entends) QUE si vous avez développé, dans un premier temps, à la fois ses forces et son CONTEXTE. Dans bien des fanfiction, soit que les auteurs s’imaginent que l’œuvre originale suffit à faire ce travail (non), soit qu’ils s’en battent la race, on a tendance à sauter directement à la partie « torrent de larmes » dans laquelle nos héros se transforment dans le meilleur des cas en créatures vides et niaiseuses, dans le pire en loques humaines à peine reconnaissables. Et c’est doublement malsain : non seulement le lecteur est forcé à plonger dans les fantasmes d’un auteur qui n’a pas l’air d’avoir vraiment conscience de se toucher en public, mais en plus, cette artificialité maladroite crée une distance détachée avec un personnage qui souffre, censé plutôt générer sympathie et réflexions humanistes.

Effet rebutant supplémentaire de la découverte de la fanfic : ces œuvres, quelles que soient leurs qualités d’écriture, semblent avoir du succès.
Je dis « semble », car le succès en question se mesure à des statistiques visibles : favoris et coups de cœur, faciles à accorder suite à un petit boost d’émotion, ou par copinage entre fans se retrouvant autour d’un fantasme commun. Et, comme souvent dans les microcosmes, niches et contre cultures, l’agrégation est efficace et l’enthousiasme à la mesure du temps passé seul et perdu avant d’enfin rencontrer quelqu’un qui nous comprend.

Il me faut aussi avouer que le fait d’être moi-même écrivaine a beaucoup contribué à mon rejet initial de la fanfiction, partagé par de nombreux collègues. Cet éloge permanent de l’indécence et de la médiocrité, associé à l’avilissement de personnages chers à leurs auteurs, ne donne pas envie de briser les frontières entre l’artiste et son public.

Sauf qu’en réalité… ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et, en dessous, on observe les choses suivantes :

  • Il y existe, en fanfiction, des écrivains qui auraient des leçons à donner à bien des professionnels.
  • Plus discrets que les fans énamourés, se réunissent dans les fandoms une quantité de personnes d’une exigence et d’une érudition rares (qui, oui, forcément, allongent moins les « likes »).
  • De nombreuses œuvres affinent, développent et, parfois, dépassent leurs modèles.
  • Certaines « trahisons » sont en réalité de brillantes réappropriations d’univers et/ou de personnages, dont elles ont su garder (et donc parfaitement identifier !) le cœur.

C’est pourquoi, s’il est fort probable que, pour des raisons diverses, je me tiendrai à l’écart des éventuelles fanfictions issues de mes œuvres, je les accueillerai finalement avec plaisir. Inspirer d’autres auteurs, leur donner envie de créer, de réfléchir, de développer des choses auxquelles je n’aurais même pas songé… et, pourquoi pas, permettre à de futurs écrivains de talent de faire leurs premières armes avant d’oser travailler sur leurs propres univers… Quel degré improbable de possessivité envers son œuvre faudrait-il atteindre pour refuser cet honneur ?
Alors, si quelques productions indécentes en sont le prix, ma foi… je vivrai avec. Ce n’est pas comme si je pouvais contrôler ce qui se passe dans la tête des lecteurs.

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Représentation des femmes dans la littérature

Il y a quelques mois, j’ai accepté de répondre aux questions de Joanne Follorou, dans le cadre d’un projet d’études sur la représentation des femmes dans la littérature, mené conjointement avec Marie Andrès et Ameline Walle. Ce projet, auquel ont participé d’autres écrivaines et dessinatrices, ne sortira pas du cadre universitaire, mais, comme j’ai trouvé les questions très pertinentes, je me suis dit que notre entretien méritait d’être retranscrit ici.

Après tout, il a valu à ses autrices une très bonne note !

Je suis très intéressée par la planche « Sexisme internalisé » du tome 4 d’Alyssa, dans laquelle les personnages débattent de la place des femmes dans les mangas. Pouvez-vous nous donner votre avis sur ce problème ? D’après vous, les femmes en BD sont-elles souvent des stéréotypes ? Ces « femmes fortes » en BD (Atalante de Criss, Cixi dans Lanfeust…) sont-elles des types prédéfinis ? Quelle « case » remplissent-elles ? Quelle est leur fonction ? À quel cahier des charges doivent-elle répondre ?

Mon avis est pas mal résumé dans la planche. En bande dessinée comme ailleurs dans la fiction, les femmes souffrent d’une représentation à la fois inférieure en nombre à la réalité et biaisée. Dans la plupart des œuvres, le personnage par défaut est un homme blanc hétérosexuel. Le héros a besoin de discuter avec un individu quelconque pour faire avancer son cheminement ? C’est un homme. Il a un accrochage en voiture ? L’autre conducteur est un homme. Il achète un paquet de chewing-gum ? Le vendeur est un homme. Ce n’est pas systématique mais très fréquent et, lorsqu’on sort de ce schéma, c’est que le genre de la personne a une importance dans l’histoire : c’est le début d’une histoire d’amour, ou d’un attachement paternel, ou ça sert à souligner les préférences sexuelles du héros ou son rapport aux femmes…

Je pense que c’est dû au fait que, dans notre société, le masculin est le neutre par défaut. Cela demande un gros effort de passer outre ce réflexe, même pour des auteurs pas sexistes, même pour des autrices !

Lorsque les femmes sont bien présentes, elles incarnent la plupart du temps un stéréotype : la mère, la putain, la naïve innocente, mais aussi la femme forte qui est teeeellement supérieure aux hommes mais sera rarement la chef, l’élue, et aura souvent besoin que le héros vienne à son secours, quand bien même elle aurait été présentée comme le dépassant en tout ! Les rôles de femmes de caractère sont aussi des fantasmes masculins… Je n’ai aucun problème avec le fait que ces fantasmes existent et soient mis en scène, mais j’en ai un avec le fait qu’ils trustent le paysage et soient présentés comme des normes dans des œuvres au traitement réaliste. Leur surreprésentation, outre qu’elle dénote une paresse intellectuelle des auteurs, a des effets concrètement néfastes sur l’image des femmes, ou de « la femme », comme disent beaucoup de gens, et ce terme ne me semble pas innocent. Il y a « les hommes », dans toute leur diversité, et « la femme », cet écart à la norme, dans son unité.

Dans les œuvres jeunesse et la pop culture, on assiste souvent à une situation caricaturale très précise : le groupe de héros est constitué de, par exemple, le leader courageux, l’intello réservé, la brute au grand cœur, le rigolo gaffeur et… la fille. Le personnage féminin n’est pas héroïque, intello, brute ou rigolo. Il n’est caractérisé que par son genre, et doit le représenter entièrement. En pratique, ça la rend souvent forte mais fragile, courageuse mais casse-burnes, maligne mais perdue, drôle malgré elle, râlant sur le sexisme de ses compagnons comme s’il s’agissait d’un petit défaut innocent auquel elle réagit avec une sensibilité quasi hystérique… Il faut qu’elle ait tout ce à quoi les filles peuvent vouloir s’identifier et tout ce sur quoi les garçons peuvent fantasmer. Comment pourrait-elle être une personne ?

Les jeunes filles, les femmes adultes et même les hommes ont besoin d’héroïnes variées. On peut se targuer de savoir que, tout ça, c’est de la fiction, de ne pas être influencé parce qu’on a teeeellement de personnalité et qu’on comprend bien qu’en vrai les femmes sont diverses. La réalité, c’est que le simple fait que ces représentations caricaturales sont si présentes prouve que même les intellectuels spécialistes de l’écriture sont influencés. Et c’est logique ! On vit dans la société et on ne peut se prétendre totalement imperméable à ses conventions. Et ce n’est pas parce qu’on est capables d’un recul conscient qu’on ne les propage pas instinctivement.

Par ailleurs, des collègues hommes m’ont sorti comme si c’était une évidence qu’ils avaient plus de mal à écrire les femmes que les hommes. Alors qu’ils n’en avaient aucun à mettre en scène des militaires, des extraterrestres, des elfes ou des chiens qui parlent ! C’est incroyablement violent, quand on y réfléchit. Certains hommes ont plus de difficultés à faire preuve d’empathie pour une femme qui leur ressemble que pour d’autres espèces ! À quel point faut-il qu’on ait brisé notre objectivité pour qu’on s’imagine plus proche d’un troll pompier de l’espace que de notre voisine de palier ? On est en droit de s’interroger sur les conséquences concrètes de cet aveuglement sur les relations entre les gens.

Pensez-vous qu’il existe une pression à représenter des femmes conformes aux canons de beauté ? Pourquoi de très nombreuses femmes en BD (et dans l’illustration en général) ont-elles la même plastique ? Pourquoi ce type de physique est-il souvent lié à la position de « femme forte » ?

Je laisse les dessinateurs répondre pour la partie graphique. En ce qui me concerne, je pense qu’il y a une pression inconsciente pour que la femme soit, excusez-moi du terme, « baisable » et pas menaçante.

Même si ça s’arrange, au cinéma et dans la bd, les femmes physiquement puissantes sont rarement incarnées par des actrices très musclées alors que les héros, aussi fantasmés qu’ils peuvent l’être, sont physiquement impressionnants, avec des corps sains et matures : sportifs, pas trop maigres, la trentaine ou plus… Ils ont le droit d’avoir des gueules cassées, d’être vieux, et tout de même considérés comme sexys. Et, selon les œuvres, ils ont aussi celui de ne pas être sexys ! Si les femmes ne sont pas jolies, ou sont dotées d’une apparence qui ne plaira pas forcément à la moyenne, c’est généralement une spécificité, voire une thématique du scénario. Les hommes, eux, même s’ils ne sont pas à l’abri de pressions physiques, ont parfois le droit d’être ordinaires, ou bizarres, et qu’on s’en foute.

Pensez-vous qu’il en aille de la responsabilité d’un auteur de représenter des personnages non stéréotypés (au-delà de l’intérêt d’un point de vue créatif) ?

Je pense qu’il en va de la responsabilité d’un auteur de se poser la question. Je n’appellerai jamais à l’autocensure. L’art doit être libre, et rien ne nous oblige à choisir la voie de la création réaliste. Mais, en pratique (et je vais être obligée de parler de l’aspect créatif car les deux sont liés), quand vous commencez à vous interroger sur vos réflexes créatifs, ça enrichit toujours votre œuvre. Comme je le disais plus haut, partir sur sa première idée relève parfois de la paresse intellectuelle. C’est assez ironique de voir des auteurs en appeler à la liberté et à la créativité pour revendiquer le droit de reproduire des clichés en faisant comme tout le monde. C’est une stratégie d’évitement qui ne rend service à personne : lorsque l’on est conscient de nos biais, nos choix deviennent plus réfléchis, plus audacieux… Et, le jour où on représente un personnage caricatural ou fantasmé, on sait pourquoi et on est prêt à le défendre !

L’auteur est-il responsable des images qu’il diffuse et de leur impact sur les lecteurs ?

À un moment, l’interprétation de nos œuvres nous dépasse. On reçoit toujours des réactions qui nous paraissent complètement perchées, et je pense qu’on peut difficilement sauver ceux qui ne veulent rien entendre, en tout cas dans des formes d’écriture aussi subjectives que la fiction. Par contre, oui, je crois qu’on doit se poser la question de ce qu’on véhicule. Ne serait-ce que, comme je l’ai dit au-dessus, pour le faire consciemment. Plutôt que de limiter notre art, cela nous permet d’aller plus loin, de nous libérer de nos peurs d’aborder certains thèmes précisément parce qu’on a réfléchi dessus. Je n’ai jamais été aussi trash et subversive que depuis que j’ai conscience du caractère potentiellement offensant ou néfaste de certains sujets. Je suis également plus pertinente. Et c’est le lecteur qui en bénéficie.

Est-ce le rôle du livre de faire passer un message ?

D’une manière générale, non. Je n’ai pas de mépris pour les œuvres qui n’ont d’autre prétention que de distraire. De toute façon, si on prend du recul et ses responsabilités, je doute qu’on produise des œuvres totalement vides de sens.

À titre personnel, cependant, oui, je souhaite faire passer des messages, ou tout du moins poser des questions. En tant que public, j’ai l’impression d’avoir un peu perdu mon temps si une œuvre, même de détente, ne m’a pas un minimum ébranlée.

Dans le cas d’Alyssa, c’était particulier, parce que je m’adressais à des adolescents. J’ai donc choisi d’avoir une approche plus frontale que d’habitude de certains sujets, d’autant que le caractère de l’héroïne et la narration me le permettaient tout en restant naturelle. Dans mes œuvres pour adultes, ou plus réalistes, j’emploie généralement des stratégies plus suggestives et progressives, même s’il m’arrive de me servir de certains personnages pour asséner des questions ou des principes.

Alyssa est « différente », c’est le point de départ de la BD : pensez-vous que représenter des personnages « atypiques » soit important ? Avez-vous un message à véhiculer ?

Je pense que l’important n’est pas que chaque auteur se force à représenter des personnes « atypiques », mais d’avoir une production artistique globale qui représente réellement les gens dans leur ensemble (surtout quand la moyenne qu’on favorise, à savoir l’homme blanc par défaut, sort de nulle part). Pour cela, la première chose à faire est de donner la parole aux concernés (et même de la privilégier) parce que, au risque de me répéter, quand on ne l’est pas, on doit faire un effort conscient pour prendre du recul sur nos biais sociétaux. De plus, aussi intelligent et empathique soit-on, on n’est pas expert en tout et il existe forcément des choses spécifiques du vécu des concernés dont on n’a pas conscience.

Ceci ne m’a pas empêchée d’écrire Alyssa alors que je n’ai jamais été diagnostiquée HPI. En fait, sur cette série, j’ai pris le problème à l’envers : je voulais parler de l’adolescence, période où on a tendance à se sentir « trop différent » tout en recherchant la normalité, à travers une personne réellement décalée… mais qui découvre qu’elle n’est pas si « différente » que ça. Car ses amis au QI « normal » ont aussi leurs particularités (même si elles constituent rarement un handicap comme peut le devenir le HPI), et que leurs aspirations ne sont pas si différentes des siennes ! Alyssa est donc plus une série sur ce qui nous rapproche que sur la différence en soi.

Des héroïnes comme Tamara (Zidrou & Darasse), revendiquant sa « différence » physique,  ou Joséphine (Pénélope Bagieu), au physique plus réaliste et pleine de complexes : que pensez-vous d’elles ? Est-ce que ces personnages apportent quelque chose d’important dans le monde de la BD ? Quel impact pensez-vous que ces personnages peuvent avoir ?

C’est extrêmement important. Pendant des années, ce genre de personnage n’a pas été représenté alors qu’il correspond à la majorité des femmes. Comme si l’on ne pouvait exister qu’à travers le regard, ou carrément le fantasme masculin. Les grosses, les maladroites, les moches, ou juste les « physiquement ordinaires » ne pouvaient être qu’au mieux des seconds rôles, au pire des cautions comiques. Bien sûr, la fiction n’est qu’une partie du problème, et en faire la cause (comme c’est régulièrement le cas pour les jeux vidéo), c’est refuser d’en traiter les fondements sociétaux. Mais les conséquences sur l’image d’elles-mêmes, la santé ou, même, la sécurité des femmes, sont catastrophiques.

Par contre, je rêve de la prochaine étape, qui commence timidement : le jour où l’héroïne en surpoids ne sera plus « la grosse » et la fille normale « la complexée », aussi bienveillants ces termes soient-ils sous la plume de leurs auteurs. Comme les héros noirs ne doivent pas servir qu’à traiter du racisme, ou les héros gays de l’homophobie, la grosse peut être juste « une hackeuse en lutte contre le gouvernement », la boutonneuse « une militaire badass », la lesbienne « une scientifique qui ressuscite des dinosaures », la trapue aux épaules de nageuse « l’héroïne d’une tragédie romantique »… Notre genre, nos préférences sexuelles et notre apparence ne sont pas le « thème » de nos vies.

On peut s’identifier à ceux qui ne nous font pas fantasmer… et aussi à ceux qui ne nous ressemblent pas. Après tout, pendant des siècles, les femmes ont été obligées de le faire dès qu’elles ouvraient un bouquin.

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De la fanfiction (1)

Une fanfiction, ou fanfic (parfois écrit fan-fiction), est un récit que certains fans écrivent pour prolonger, amender ou même totalement transformer un produit médiatique qu’ils affectionnent, qu’il s’agisse d’un roman, d’un manga, d’une série télévisée, d’un film, d’un jeu vidéo ou encore d’une célébrité (Source : Wikipedia).

*

De nombreux auteurs publiés écrivent de la fanfiction. Ça ne s’avoue pas trop, ou alors sous le sceau de la confidence, comme une anecdote professionnelle qui ne sortira pas d’un cercle de collègues choisis.
Je ne suis pas convaincue que les conséquences seraient bien dramatiques en cas de fuite. Une bonne partie des gens n’a aucune idée de l’existence du phénomène, une grosse autre se rappelle en avoir vaguement entendu parler (« y’a pas ta petite cousine qui faisait ça, au collège ? »), et le reste s’en fout probablement.
Pourtant, ça ne fait pas sérieux.

Pourquoi ? Plein de raisons, plus ou moins légitimes. La première est, à mon avis, celle qui s’avoue le moins à voix haute, car la plus méprisable : un snobisme tout ce qu’il y a de plus banal.
C’est un peu comme l’autoédition : on sait qu’on y trouve des auteurs brillants, parfois plus talentueux que bien des édités, parfois menant leur barque comme des gestionnaires de génie sans perdre leur authenticité, parfois vivant assez confortablement de leur plume pour lâcher leur boulot alimentaire mais, eh, eux n’ont pas signé le sacro-saint contrat, alors ça compte pas.
C’est une constante du milieu que de revendiquer son indépendance créative et de cracher sur ceux qui ne reconnaissent pas notre talent tout en recherchant désespérément l’approbation de l’Éditeur. Je ne détesterais pas à la fois les anglicismes et le stéréotype de l’artiste grand enfant, je dirais que beaucoup d’écrivains ont quelques daddy issues à régler.

La seconde, que je soupçonne sans pouvoir la prouver faute d’études, est le sexisme. À vue de nez (oui, je suis très scientifique, dans ce paragraphe), 90%, au bas mot, des auteurs de fanfiction sont des femmes. Des femmes qui profitent de cet espace de liberté pour se réapproprier deux domaines qui les ont longtemps soit négligées, soit considérées, non comme la majorité de l’humanité, mais comme une niche, un écart à la « norme masculine » : la littérature et la pornographie.
En fanfiction, les femmes (et, plus généralement, certaines minorités) se lâchent et ne cèdent pas de terrain. En résulte un déploiement de thématiques que l’on retrouve peu dans les sphères officielles, et de fantasmes aussi grotesques que ceux du porno traditionnel mais que leur rareté d’expression pare, aux yeux des naïfs effarouchés, de ridicule.
La fanfiction est, j’en suis persuadée, moquée en partie car elle  ne craint pas de bouleverser les conventions. On y crée avec un profond naturel et sans peur du jugement. Une liberté difficilement supportable pour des personnes que leur statut sociétalement dominant a paradoxalement fragilisées, en ne les confrontant que rarement aux condamnations globales.

La troisième rejoint une nouvelle fois les problèmes de l’autoédition : on trouve en fanfiction, il faut l’avouer, tout un gloubi-boulga d’écrits imbitables et de personnes ne manifestant aucun recul, qu’il s’agisse de la forme ou du fond, sur leur production. Il est difficile de faire le tri.
C’est cette raison qui, en ce qui me concerne, m’a longtemps fait considérer la chose avec une méfiance teintée de gêne, voire d’effroi. Il faut avouer que les textes mis en avant sur les sites dédiés ne sont pas toujours (1) les meilleurs, (2) ceux dans lesquels on retrouve ses héros tels qu’on les a connus (ce qui est rassurant lors d’une première approche) et (3) les plus sains. Même si un système de mots-clefs permet bien de faire un vague tri, jeter un œil sur ces sites revient parfois à mettre les pieds dans une librairie où Les Prêtresses Lubriques (ça existe) serait rangé sur la même étagère que Hamlet, juste à côté des aventures de T’choupi.
C’est une réalité que la part de fantasme, dans la « fanfic », est immense : il n’est pas rare de voir des autrices infliger des tortures innommables à leurs héros (souvent pour le plaisir de les cajoler par la suite), de les mettre en couple avec des personnages originaux à leur image (mais belles. Et douces. Et jeunes. Et si naïves et maladroites, en attendant d’être sauvées par leur prince), de les faire fondre en larmes au moindre pépin un peu sérieux parce que c’est beau un homme qui pleure, ou de buter leur copine pour les jeter dans les bras de leur acolyte de même sexe, puisqu’une bromance, manifestement, cache toujours un fantasme gay refoulé.
Amateurs des genres précités, attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : dans TOUS ces styles, on trouve d’excellents écrivains. Et, parfois, ces fantasmes servent, en réalité, à explorer des thématiques tout à fait brillantes, à développer des sujets laissés en plan par les créateurs originaux ou, tout bonnement, à se réapproprier un univers pour lui faire déployer toutes ses potentialités.
Reste que, comme dans tout domaine, les gens vraiment talentueux sont rares et que, quand tu débarques et que TOUT ce sur quoi tu tombes ressemble à une masturbation publique pas assumée, ça refroidit.
Surtout quand, comme moi, tu es écrivain, et que ton cerveau reptilien se met à hurler : « NE FAITES JAMAIS CA A MES PERSONNAGES, MES BÉBÉS, MES PAUVRES BÉBÉS ! PAR PITIÉ !!! »

Préjugés mis à part, la fanfiction n’est en réalité qu’un aspect de ce que l’on nomme plus généralement « œuvres transformatives ».
Et l’exercice n’a rien d’une nouveauté.
De tout temps, les auteurs se sont nourris, plus ou moins directement, des créations des collègues, et les ont parfois reprises sans vergogne pour donner leur version du personnage, leur variation sur le thème, ou leur développement de l’univers. C’est ainsi que naissent des mythes et des icônes. Don Juan fut de Tirso de Molina avant d’être doté d’un « m » par Molière, et le père Tirso lui-même aurait basé sa pièce sur un fait divers… ainsi que sur diverses histoires antérieures de séducteurs et/ou libertaires patentés, en butte avec les conventions morales. Le D’Artagnan de Dumas s’inspire de la biographie romancée rédigée par Gatien de Courtilz de Sandras… On ne compte plus les variations autour du vampire en général et de Dracula en particulier… Et ces trois personnages inspirent encore largement les créateurs, à cette différence près qu’étant tombés dans le domaine public, leurs auteurs actuels peuvent, s’ils le souhaitent, vendre le fruit de leur travail, et se déclarer ÉcrivÂÂÂins, pas comme ces gamines attardées, là, qui racontent les histoires de cœur des Avengers.

La fanfiction a existé avant d’être nommée ainsi. Et s’y sont toujours illustrés, avec des résultats plus ou moins heureux, les amateurs comme les professionnels, dont les motivations à l’exercice peuvent se rejoindre.

Depuis quelques mois, je me suis moi-même lancée. Et cet article est le premier d’une série dans laquelle je vous raconterai mon expérience.

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Je reviens (enfin… je reviendrai)

Un an sans une mise à jour. Mmm… Je ne vous cache pas que, depuis quelques mois, je m’interroge sur la pertinence de continuer à payer cet hébergement.

Et puis bon.

Même si la plupart de mes interventions se font maintenant sur ma page Facebook, je constate qu’avoir un site est bien pratique pour stocker les articles dont on souhaite garder une trace facilement accessible. Et, comme on m’a récemment demandé à plusieurs reprises de témoigner de mon expérience d’autrice et de donner des conseils d’écriture ; comme je rédige des articles de presse rigolos (j’espère) qui auraient aussi leur place ici ; comme je ferais bien quelques nouvelles traductions d’articles scientifiques et féministes ; et comme d’autres idées me viendront peut-être… Ma foi… Ça vaut sans doute le coup de ressusciter cet endroit.

Alors :

  • Je vais faire un peu le ménage dans les anciens articles ;
  • Ma webmistress d’amour va mettre à jour ma biblio qui prend la poussière pendant que mes parutions se poursuivent ;
  • J’ai enlevé l’onglet « dédicaces », que je suis persuadée que PERSONNE ne regarde. Pour tout ce qui est actu, c’est sur Facebook et Twitter que ça va se passer ;
  • J’ai déjà fermé les commentaires, car c’était une des choses qui me démotivait : à partir de maintenant, les discussions, si elles ont lieu, seront regroupées dans un fil dédié de ma page Facebook ;
  • Et je reviendrai très rapidement.

A très vite!

Ca sent le renfermé

Mot-clef du jour : « con scientifique »

Je donne de moins en moins de nouvelles ici et de plus en plus sur ma page FaceBook.

En attendant de me décider définitivement quant à l’avenir de cet endroit (conserver le blog ou transformer la chose en site web tout simple), voici quelques nouvelles :

— Le tome 1 de Versipelle, avec Anne-Catherine Ott aux dessins/couleurs, sortira fin mars aux éditions Akileos. Regardez cette belle couverture !
VERSIPELLE-coverDefJe travaille actuellement sur le scénario du second et dernier tome.

— Anne-Catherine et moi sommes, en parallèle, en train de développer un projet de web-comic bilingue français/anglais américain. Il s’agit de ce que nous avons décidé d’appeler un shonen-comics (parce que pourquoi pas ?), avec une héroïne pansexuelle (parce que POURQUOI PAS, NOM DE DIEU ?)
lineup_Tisseurs

— J’ai achevé, sous l’impulsion du NaNoWriMo, mon second roman, une histoire de science-fantasy pour jeunes adultes, en attendant de me mettre à la suite des Rhéteurs ce printemps. Il est actuellement entre les mains de mes joyeux relecteurs, et a su éveiller un petit intérêt éditorial, mais il est trop tôt pour en parler.

— Le tome 4 (et, sauf miracle déclenchant un best-seller, la conclusion) d’Alyssa est scénarisé aux 3/4, et commence à être dessiné et colorisé par respectivement les talentueuses Rebecca Morse et Hélène Lenoble. On y parlera toujours autant de science et d’histoires d’adolescents, encore plus franchement de féminisme, mais aussi de chatons (parce que… pourquoi pas ?)
alyssaT4extrait— Je travaille sur un chouette projet de bande dessinée scientifique, avec une très chouette équipe éditoriale, et je devrais vous en dire plus dans quelques mois.

— J’ai eu le bonheur de traduire le premier tome de The Bunker, de Joshua Hale Fialkov et Joe Infurnari, pour les éditions Glénat Comics, et il sortira le 9 mars. Foncez dessus, c’est de la bombasse !
TheBunker— Vous pouvez noter, dans la colonne de droite, une grosse liste de dédicaces, qui devrait encore s’étoffer.

Dysmorphie corporelle… La chirurgie n’était pas une solution (traduction).

Article original de Reid Ewing, publié le 19 novembre 2015 sur le site américain du Huffington Post.

AVERTISSEMENTS DE LA TRADUCTRICE (c’est moi) :

  • Cet article mentionne des abus médicaux. Il n’y a pas de description crue et anatomique des procédures chirurgicales, mais si vous n’êtes pas à l’aise avec le sujet, la lecture peut s’avérer psychologiquement difficile. Vous êtes prévenus.
  • Ce témoignage fait référence à des faits s’étant déroulés aux États-Unis. La loi française est bien plus protectrice des patients (par exemple, on ne rigole pas avec le délai de réflexion, et vous ne verrez pas un chirurgien faire sa pub à la téloche, en tout cas pas aussi directement).
  • L’article original s’accompagne d’un lien vers une association d’aide aux personnes souffrant de troubles anxieux et dépressifs comme la dysmorphie corporelle. Je ne trouve pas de structure équivalente en francophonie. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à me les signaler.

Un peu de contexte : Reid Ewing est un acteur américain. Il joue notamment un personnage récurrent de la série Modern Family, qui est un peu LA sitcom US du moment. Il a maintenant 27 ans.

La dysmorphie corporelle est un trouble psychiatrique qui se caractérise par une obsession pathologique de son apparence. En ce qui me concerne, rien d’autre n’avait d’importance à mes yeux. Jeune acteur, je venais de débarquer à Los Angeles, presque, voir totalement, sans amis. Je passais mon temps assis dans mon appartement, à me prendre en photo sous tous les angles et à analyser chaque détail de mon visage.

Un jour, après quelques années à ce rythme, j’ai décidé de passer le cap de la chirurgie esthétique. Je me disais : « Personne n’a le droit d’être aussi laid, c’est inacceptable ».

En 2008, j’avais 19 ans, et j’ai pris mon premier rendez-vous avec un chirurgien. Je croyais sincèrement qu’une seule intervention suffirait pour me donner la tête de Brad Pitt.

J’ai expliqué au docteur pourquoi je pensais avoir besoin de me faire refaire le visage, lui précisant que j’étais acteur. Il m’a répondu qu’en effet, pour le bien de ma carrière, c’était nécessaire. Il a ensuite rapidement opté pour de larges implants au niveau des joues et, quelques semaines plus tard, j’étais sur la table d’opération. Pendant qu’on m’administrait l’anesthésique, le chirurgien m’a parlé, mais l’empathie qu’il avait manifestée lors de la consultation avait disparu. Son ton était sec, il ignorait mes inquiétudes, et s’est mis à bavarder avec son équipe pendant que je perdais connaissance.

Je me suis réveillé en larmes, en hurlant de douleur. Le docteur n’arrêtait pas me dire de me calmer, mais j’en étais incapable. J’arrivais seulement à crier, et son équipe et lui luttaient manifestement pour se retenir de rire.

On avait oublié de me mentionner un détail : je devais porter un masque facial durant 15 jours. Horrifié à l’idée que quelqu’un puisse découvrir ce que j’avais fait, j’ai embarqué mon chien et quelques affaires, et quitté Los Angeles pour Joshua Tree [Parc naturel californien, NDT]. Sur la route, je me suis trompé de chemin et me suis arrêté à une station-service, au milieu de la nuit. L’endroit était fermé, mais il y avait quelqu’un à l’intérieur. Bien conscient de mon apparence singulière, j’ai toqué doucement à la fenêtre du magasin, m’efforçant de prendre l’air le moins menaçant possible. Quand le propriétaire m’a vu, il a reculé, terrifié, et s’est jeté sur le téléphone pour appeler (je suppose) la police. J’ai couru jusqu’à ma voiture et quitté l’endroit.

J’ai passé les deux semaines suivantes dans un hôtel, défoncé à l’hydrocodone. Quand le temps est venu de retirer les bandages, le résultat ne ressemblait en rien à ce que j’avais imaginé. Je n’aurais jamais pu trouver une fausse excuse pour expliquer à quel point mon visage était enflé, et j’ai donc décidé de me cacher encore une semaine dans mon appartement de Los Angeles, le temps que les dégâts se résorbent.

Sur la route du retour, une policière m’a arrêté pour un feu arrière cassé. Lorsqu’elle est parvenue à hauteur de ma vitre, nous nous sommes regardés avec une confusion mutuelle. Elle m’a demandé ce qui était arrivé à mon visage et j’ai répondu que j’avais eu un accident de voiture. Elle est retournée à son véhicule, est revenue avec un Polaroid et m’a pris en photo. Elle est ensuite repartie, presque sans un mot, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’une fois de retour à son commissariat, elle allait montrer le cliché à tout le monde, et qu’un jour, il referait surface et démolirait ma carrière.

Quand mon visage désenfla enfin, le résultat était catastrophique. La moitié inférieure de mes joues était creuse comme celle d’un cadavre, ce qui était quelque peu en contradiction avec ce que l’on est en droit d’attendre d’un implant de joue. On aurait plutôt dit qu’on m’avait greffé des pommettes.

Je suis retourné voir le médecin, en panique, plusieurs fois d’affilée, mais, durant six mois, il a refusé de me réopérer, affirmant que je finirais par m’habituer aux changements. Il n’était pas question de laisser qui que ce soit me voir dans cet état, et je me suis donc complètement isolé. Les gens me dévisageaient à chaque fois que je mettais le nez dehors et, lorsque j’allais chez mes parents, ils pensaient que j’étais malade.

Incapable de vivre ainsi, je suis parti en quête d’un autre médecin. Celui sur lequel je suis tombé était encore moins qualifié, mais je m’en fichais ; je voulais juste en finir. Je lui ai raconté mon histoire, et il m’a proposé un implant du menton. Je lui ai demandé si cela arrangerait mon visage cadavérique, ce à quoi il a répondu que je serai si content du résultat que cette question n’aurait plus d’importance. Le jour-même, il me conduisait à son bureau et m’opérait.

Comme la première fois, il m’a fallu me cacher durant ma convalescence. Mais, après seulement quelques jours, je me suis rendu compte que je pouvais déplacer l’implant de droite à gauche, simplement en touchant ma peau. Je me suis précipité chez le chirurgien, qui a reconnu son erreur et m’a de nouveau opéré. Après quoi, il est resté à mes côtés, le temps que l’anesthésie se dissipe et que je sois en état de conduire jusqu’à chez moi. Nous avons discuté à cœur ouvert, et il m’a avoué qu’il avait des difficultés à garder son cabinet, à cause des nombreux procès.

J’avais 20 ans. Pendant encore deux ans, j’ai subi plusieurs interventions, avec deux autres docteurs. Chaque opération posait de nouveaux problèmes, que je devais régler avec la suivante. Une situation bien connue de tous ceux qui enchaînent les ratés chirurgicaux. L’argent n’était pas un réel souci, car ces interventions ne sont pas aussi chèques qu’on l’imagine. La médecine esthétique actuelle obéit à un modèle économique nouveau : facturer moins, opérer plus. J’ai utilisé ce que je gagnais en jouant la comédie et, lorsque j’étais vraiment désespéré, emprunté le reste à mes parents et à ma grand-mère.

Tout ceci s’est produit en grande partie pendant que je travaillais sur Modern Family. Les tournages eux-mêmes avaient généralement lieu aux moments où je faisais retirer mes nombreux implants. Je recourais alors plutôt à des injections ou des transpositions de tissus graisseux, qui rendaient les changements sur mon visage moins frappants. Ces procédures ont des effets limités dans le temps, et ne valent pas ce qu’elles coûtent.

Début 2012, l’isolement, le secret, la dépression et le dégoût de moi-même n’étaient plus supportables. Même si j’étais toujours extrêmement fragile quant à mon apparence, j’ai décidé de ne plus jamais avoir recours à la chirurgie. Il m’a fallu six mois pour être capable d’accepter de simples regards sur ma personne.

Aucun des quatre docteurs m’ayant opéré n’avait mis en place d’entretiens psychologiques avec leurs patients. On m’a juste demandé si j’avais des antécédents dépressifs. Quand je répondais que oui, la discussion s’arrêtait là. Mes troubles alimentaires, et les cas de troubles obsessionnels compulsifs dans ma famille n’ont jamais été abordés. Aucun médecin ne m’a orienté vers un psychologue alors que mon problème n’était, de toute évidence, pas esthétique. Aucun ne m’a mis en garde contre les risques d’addiction.

Les personnes souffrant de dysmorphie corporelle sont souvent sujettes à l’addiction à la chirurgie esthétique. Jouer avec son apparence, tout en consommant de grandes quantités d’analgésiques, est une expérience hautement addictive. Ce problème est rarement pris au sérieux, à cause de la honte qui accompagne ces interventions. Le secret entourant la chirurgie esthétique empêche de mettre en lumière les pratiques contraires à l’éthique de beaucoup de médecins. J’ai le sentiment que, la plupart du temps, les gens se tournent vers la chirurgie dans l’espoir d’être acceptés, et finissent par se marginaliser encore plus. Et les récits sur les transformations chirurgicales sont rarement abordés de ce point de vue.

Peu de temps après avoir décidé de cesser les interventions, j’ai revu le premier docteur que j’avais rencontré à un talk-show, puis dans un article de magazine. Il donnait des trucs et astuces pour les personnes désirant se faire opérer. J’écris cet article en espérant contrecarrer son influence. Avant de décider de changer votre visage, vous devriez vous demander si les choses à réparer ne sont pas dans votre tête.

La chirurgie esthétique n’est pas toujours mauvaise. Elle peut être d’une grande aide pour les personnes qui en ont vraiment besoin. Mais c’est une occupation désastreuse, qui vous bouffera jusqu’à ce que vous ayez perdu toute joie et toute estime de vous-même. J’aimerais pouvoir revenir en arrière et annuler toutes ces interventions. Je réalise, maintenant, n’avoir jamais eu le moindre problème physique, et le moindre besoin de changer mon apparence.

Versipelle (Bauthian/Ott/Akileos) – Ça avance !

Mot-clef du jour : « isabelle grosse+poésie »

Je sors de ma léthargie (en réalité, de mon hyperactivité malsaine de ces derniers mois) pour vous remontrer un peu le très bel album sur lequel je travaille avec la merveilleuse Anne-Catherine Ott pour les formidables éditions Akileos.

Des vikings, une vengeance, des discriminations sociales, des loups-garous, des fantômes, de la magie, l’intellectualisme en opposition à l’instinct… un conte cruel et horrifique inspiré d’une vieille légende auvergnate.

Planches encrées toutes finies. Colo en cours. Sortie début 2016.

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C’est beau, hein ?

Anasterry demain à 1.19 € !

Mot-clef du jour : « avant j’étais en couple »

Hello tous,

Juste un petit mot pour vous dire que, demain mardi 27 octobre, mon roman Anasterry sera disponible en version numérique au prix démentiel (carrément) de 1,19 € (ça vaut bien le qualificatif de « démentiel », quand même. Non ?).

Cette opération de promotion durera toute la journée, et j’espère que vous serez nombreux à en profiter pour découvrir le livre… D’autant que les premiers retours sont vraiment TRÈS positifs. Sisi. Mais genre vraiment.

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Peut-être même que cela vous donnera envie de prolonger le voyage Bad Wolf en vous jetant sur les excellents romans de mes compères Audrey Alwett et Christophe Arleston.

N’hésitez pas à me communiquer vos retours, et à très bientôt pour des nouvelles « bd ».

Alyssa tome 3 – La théorie de l’attraction

Mot-clef du jour : « réplique pour casser les gens auteur »

Hello les petits loups et les grands coyotes !

Aujourd’hui est un grand jour, celui de la sortie du tome 3 d’Alyssa. Il se nomme La théorie de l’attraction, et parle de voyages, de linguistique, de militantisme, de sciences humaines, de ‎féminisme‬, de ‪geocaching‬, de ‪Doctor Who‬, de poux et de sitcoms.

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AlyssaT3_DoctorWhoQuand j’ai commencé à travailler sur cette bd, je n’avais jamais écrit le moindre texte humoristique. Il y a bien toujours un peu de blagounette dans mes bouquins, parce que, même dans les moments les plus noirs, l’humour fait partie de la vie, et j’aime les traitement réalistes plus que les conventions de genre. Reste que mon univers est plus fait d’histoires d’amour compliquées, de société vilaine avec ses éléments décalés, voir de zombies, de monstres et de meurtres sanglants, et je n’aurais probablement jamais tenté la comédie pure si je n’avais pas eu l’idée du concept d’Alyssa, à savoir « une ado HQI infiltrée chez les ados normaux, qui se rend compte que la plupart des gens se sentent aussi décalés qu’elle et qu’on ne peut pas se définir juste par sa spécificité » (et qui, aussi, essaie de construire des trucs qui ne marchent pas, fait des expériences sur son chien, tente de survivre aux virées shopping et drague comme une quiche).
Cette série a été extrêmement formatrice pour moi. C’était la première fois que je m’éloignais de ma zone de confort et, avec ma talentueuse dessinatrice Rebecca Morse et ma merveilleuse éditrice Audrey Alwett, je crois que nous avons réussi à créer une série à la fois grand public et intelligente, potache avec du fond, farce et instructive. J’ai l’impression que chaque tome a été meilleur que le précédent et, dans ce troisième, nous avons essayé de passer un cap et de nous attaquer de manière plus frontale à des questions intellectuelles qui étaient surtout en filigrane des deux précédents.
Ceci, bien sûr, en préservant l’humour potache.
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J’espère que le résultat vous plaira !

Je vous annonce au passage que Rebecca et moi seront ce weekend au festival Normandiebulle, à Darnétal. J’y dédicacerai également Anasterry.

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Et, jusqu’à la fin de la semaine, vous pouvez tenter de gagner un tome 3 via ma page FaceBook, que je vous encourage par ailleurs à suivre car j’y donne plus souvent des nouvelles qu’ici.

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A bientôt les petits chats et les grands servals !

Premier roman, fantasy, jeux concours et innovation

Mot-clef du jour : « couverture facebook pacman »

Aujourd’hui est un grand jour.

Enfin… Avant-hier était un grand jour, mais c’est aujourd’hui que je communique dessus pour des raisons techniques.

Le 1er juillet 2015 est sorti mon premier roman.

Anasterry_C1_300Il s’appelle Anasterry, c’est de la fantasy plutôt « dark fantasy » qui exploite un univers en cinq tomes indépendants, il est beau, bon, pas cher, et c’est un peu le début du projet de ma vie, mais je vous en dirai plus dans 2 minutes, parce que, d’abord, je dois vous parler du concept.

Le Label BAD WOLF, créé à l’initiative d’Audrey Alwett, est un regroupement d’auteurs indépendants qui se veut à la fois une garantie de qualité littéraire et une ligne éditoriale : la fantasy pour adultes, dans toute sa variété. Les trois premiers livres, par Audrey Alwett, Christophe Arleston et moi-même, sont donc sortis ce 1er juillet, d’abord en exclusivité Amazon pour le numérique, et en impression à la demande.

Et, ami lecteur, leur lecture te permettra de gagner des bouquins, ainsi qu’un original de Didier Tarquin.

Alors, maintenant, les questions que tout le monde se pose.

Pourquoi l’auto-édition ? 

Pour plein de raisons, au nombre desquelles, j’en vois certains venir, ne figure pas le refus d’un éditeur traditionnel. Pour l’instant, aucun d’entre nous n’a proposé son livre à une maison d’édition. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous avions envie de tenter cette alternative, qu’elle constitue une solution définitive ou une première étape.

En roman, contrairement à la situation en bande dessinée, il est rare de percevoir une avance sur les droits d’auteur. En pratique, cela signifie que nous ne sommes pas payés pour écrire un ouvrage qui demande, en moyenne, une grosse année de travail. Avec ce label, nous ne bénéficions pas de la promotion effectuée par un éditeur mais nous récoltons directement les bénéfices de notre dur et solitaire labeur, ça fait toujours plaisir.

De plus, cette première étape ne nous coupe pas des circuits classiques : de la même façon que le poche constitue une seconde sortie du livre grand format, rien ne nous empêche d’avoir une première sortie en numérique et une autre en format papier, avec une maison d’édition.

C’est aussi une grande liberté, qui nous a permis d’inclure, dans chaque livre, trois jeux littéraires permettant chacun de gagner un album de bd et, pour les lecteurs des trois ouvrage, un autre doté d’une belle récompense : un original de Didier Tarquin !Souper_C1_300

Ajoutez à cela la motivation que procure le fait de maîtriser l’existence de notre livre et le plaisir de recueillir les réactions des lecteurs en direct, et vous comprendrez pourquoi cette innovation nous a motivés.

Bad Wolf, à terme, ça peut être une porte d’entrée vers le monde professionnel pour de jeunes auteurs, une alternative pour les confirmés et un label qualité pour les lecteurs.

C’est aussi une première française (et peut-être bien une première mondiale).

Pourquoi Amazon ?

Parce qu’à ce jour, ils sont les seuls à offrir un panel de solutions aussi intéressantes financièrement et artistiquement aux auteurs indépendants. Et parce qu’ils étaient intéressés par le concept et désireux de nous aider.

Nous restons donc indépendants pour l’édition papier mais leur avons confié, dans un premier temps, l’exclusivité de nos ventes numériques.

PoisonKatharz_C1_300Pourquoi la fantasy ?

Parce qu’on aime la fantasy. Parce qu’on aime tout particulièrement la fantasy adulte un peu littéraire. Parce qu’on s’est retrouvés par hasard à en faire tous en même temps et qu’on s’est dit : « vogue la galère ! »

Y aura-t-il d’autres romans ?

C’est l’idée ! Comme en témoigne le soin que nous avons approrté à afficher notre singularité (homogénéité des couvertures créées par Gaelle Merlini et, pour la mienne, la collaboration de Marianna Riefolo, logo dessiné par Pierô la lune…) Nous voulons faire de Bad Wolf une expérience sur le long terme ! Dans moins de six mois, deux ou trois auteurs devraient nous rejoindre, et d’autres encore par la suite, nous permettant d’élargir nos publications à tous les styles de fantasy.

J’ai écrit l’oeuvre du siècle ! Je peux vous rejoindre ?

La prochaine fournée est a priori plus ou moins complète, mais nous examinons déjà d’autres romans. Pour envoyer le vôtre : labelbadwolf[at]gmail.com
Rappelez-vous juste que, pour l’instant, nous nous concentrons uniquement sur la fantasy adulte.


Trois romans sont disponibles à ce jour, au prix fixe de 3,99 € en numérique et 17,50 € le format papier :

lestroisromans_300Le Souper des Maléfices, de Christophe Arleston
Les Poisons de Katharz, d’Audrey Alwett
Anasterry, d’Isabelle Bauthian (oui, je parle de moi à la troisième personne si ça me permet d’améliorer ma présentation).

Jamais un livre n’a autant compté pour moi, alors je vous serai infiniment reconnaissante si vous vouliez bien l’acheter, l’offrir et en faire la promotion. Egalement, si vous l’avez aimé, d’ajouter un petit commentaire sur Amazon, Babelio, Book.Node et/ou autre site spécialisé car, en auto-édition, le bouche à oreilles compte énormément.

Voici le synopsis :

Rien ne saurait ébranler Anasterry, la plus riche, intellectuelle et libertaire baronnie de Civilisation, qui place la maîtrise de soi au rang de vertu suprême. Rien… sauf peut-être un défi de gamins.
Quand Renaldo, fils du baron de Montès, et son meilleur ami Thélban Acremont, entreprennent, pour séduire une jeune fille, de trouver la faille de cette utopie, ils ignorent qu’ils vont déterrer de sombres secrets. Et les secrets des puissants ne leur appartiennent pas.
Quels sont ces monstres découverts dans les marais ? En quoi sont-ils liés à la tolérance d’Anasterry pour ces mi-hommes que, partout ailleurs, on opprime jusqu’à les réduire en esclavage ? Après trente ans de paix, Civilisation risque-t-elle d’être si facilement bouleversée ? Pour réparer ses erreurs, Renaldo va devoir choisir entre son patriotisme, sa fidélité amicale, ses idéaux héroïques et ses simples responsabilités d’homme libre.
Une aventure de dark fantasy politique et sensible, portée par des personnages d’une grande humanité.

Et, comme je vous aime d’amour, un extrait du premier chapitre :

Montès. An 4 du règne de Kolban le roux.

La première fois que Renaldo Jago Badiare de Montès assista à une mise à mort, il avait six ans et demi. Son frère, Deloncio, en avait neuf, et il avait souhaité manier la hache. Leur mère avait fermement désapprouvé cette initiative. Le condamné était un mi-homme pouilleux sans éducation et il était hors de question que son aîné, l’héritier de la baronnie, lui fasse un tel honneur public. Deloncio avait insisté, c’est-à-dire qu’il avait râlé, boudé, puis hurlé qu’il était l’offensé (le coupable avait dérobé une broche à la fille de l’un de ses serviteurs), qu’il était donc en droit, peut-être même en devoir de désigner l’exécuteur de la sentence, qu’il avait presque dix ans, que c’était l’occasion de verser son premier sang et que si la famille du voleur osait seulement se vanter d’avoir perdu leur rejeton de ses mains, il saurait, de toute façon, leur faire rentrer leur prétention dans la gorge.
Diema Reor de Sanzano, baronne de Montès, plissa le nez et une fine veine apparut le long de sa tempe gauche. Elle dit :
– J’en parlerai à ton père.
Ce qui était généralement de mauvais augure pour les projets des enfants. Mais, contre toute attente, le baron Jago de Montès tint tête à son épouse. Les arguments de Deloncio, bien que formulés sur un ton regrettable, faisaient sens. Il était grand et fort pour son âge, avait déjà prouvé sa tolérance à la violence et son respect des devoirs, et il était temps que les citoyens de Montès le connaissent pour autre chose que son esprit bagarreur et sa propension à chicaner le bon peuple. Diema s’était inclinée, au propre comme au figuré, devant son baron. Elle avait dit :
– Soit.
et quitté la pièce. Même Deloncio n’avait pas osé manifester sa satisfaction. Après que tension fut retombée, Renaldo avait demandé à son frère si l’offensée n’était pas plutôt la propriétaire de la broche, dont on aurait pu s’enquérir de l’avis quant à la désignation du bourreau. Deloncio l’avait giflé du revers de la main, le mettant à terre, et de petites lumières avaient dansé devant ses yeux jusqu’au soir. Il n’avait pas signalé l’incident à ses parents. Son père aurait sans doute pardonné sa faiblesse mais sa mère, après avoir sévèrement puni son aîné, lui aurait probablement administré une nouvelle correction pour lui apprendre tant à encaisser les attaques qu’à cesser de cafarder. Les lumières avaient finalement disparu, démontrant la vanité de son inquiétude. Il avait hâte, tout de même, d’être assez fort pour rendre les coups à son frère et faire lui aussi honneur à son nom.

Le jour de l’exécution, le soleil brillait dans le ciel et nimbait la lice de la citadelle d’une chaleur suffocante, même pour un été de Montès. Les nobles et leurs gens transpiraient dans leurs habits de cérémonie, et il émanait du peuple une odeur rance qui prenait au nez et à la gorge. Les émetteurs des effluves en souffraient eux-mêmes et, petit à petit, une rumeur se fit entendre, incriminant la présence des nombreux mi-hommes. Diema, dans la riche robe violette qu’elle réservait aux évènements les plus graves, dissimula sa bouche derrière son éventail assorti et murmura quelques mots à l’oreille du Sieur de Revinsio, le responsable de la sécurité. Ce dernier quitta l’esplanade destinée aux hauts dignitaires et disparut dans la foule. Quelques minutes plus tard, des soldats en livrée pourpre se déployaient dans l’assistance. Ils s’adressèrent brièvement aux grandes-gueules et la rumeur s’éteignit doucement.
– C’est idiot de dire que les mi-hommes puent, ma mère, affirma Renaldo histoire de participer au moins à une discussion. Tout le monde sait qu’ils sont sans odeur.
– Sottise, répondit négligemment Diema sans quitter la foule des yeux.
Jago se pencha alors vers son cadet et lui caressa les cheveux.
– Seules les fées n’avaient pas d’odeur, fils. Elles étaient d’humeur sèche et leur peau supportait mal la chaleur. C’est la raison pour laquelle elles se couvraient d’étoffes. Mais le condamné est un Métis, comme la plupart de nos affranchis.
Il se tourna vers sa femme et ajouta :
– Il serait temps que Cesano l’emmène sur le terrain.
– Je le lui dirai, répondit Diema. Ça pourra remplacer les leçons de vieux Malardien. Renaldo n’y fait aucun progrès et n’y a pas d’urgence à apprendre une langue morte d’un pays disparu.
Renaldo aimait bien les leçons de Malardien car, même s’il ne retenait pas la grammaire, elles reposaient sur des légendes passionnantes. Mais ses parents savaient ce qu’ils faisaient. Déçu de ne pas être parvenu à émettre une opinion intéressante, il reporta son regard sur l’estrade où, selon la coutume, le supplicié attendait, vêtu d’une toge grise, le visage couvert d’un voile. L’officier de cérémonie lui parla brièvement. Les deux hommes échangèrent quelques hochements de tête, suite à quoi l’officier s’adressa à la foule :
– Le coupable exprime le désir de confronter son bourreau.
De nombreuses voix s’élevèrent, générant une rumeur excitée et indistincte d’où émergeaient quelques insultes et applaudissements. Au bout d’une vingtaine de secondes, le baron de Montès se leva et fit de la main un geste agacé qui réduisit rapidement l’assemblée au silence.
– Qu’on y réponde, dit-il alors, selon la formule consacrée.
L’officier de cérémonie retira donc la capuche sous les cris réitérés de la foule, dévoilant un visage dont les ecchymoses ne parvenaient pas à effacer la bizarrerie des traits. La peau était brune, comme celles de Renaldo et de la plupart des citoyens de Montès. Mais elle était couverte de taches rose pâle, et ses yeux si rapprochés donnaient l’illusion d’un strabisme malgré leurs pupilles parfaitement centrées. Le regard était vif et perçant et Renaldo dut se forcer à le soutenir, alors même que l’attention du mi-homme n’était pas portée sur lui. Il observait le couloir reliant le bûcher à la porte sud, qui s’ouvrit soudain. Deloncio la franchit, sous les bravos et les applaudissements des animateurs, bientôt suivis par ceux du peuple.

Le garçon marcha jusqu’à l’estrade, droit et fier, un digne sourire aux lèvres. Bien qu’il fût plus petit que la plupart des personnes qui se massaient derrière les barrières dans l’espoir de sentir le souffle de l’air déplacé par son cheminement, bien que le sobre uniforme ait dû être ajusté à la va-vite pour épouser son corps d’enfant, sa présence à ce poste semblait parfaitement naturelle. Il toucha quelques mains tendues vers lui et distribua des paroles amicales avant de gravir les cinq marches menant au billot, sur lequel on avait attaché la tête du voleur dans l’indifférence générale.
Sans façon, il passa sa cape à l’officier de cérémonie qui la plia, puis la confia à un page et s’adressa à la foule :
– Garan, fils de Häne, de père inconnu. demi-homme, affranchi, servant aux cuisines de l’Illustre et Glorieuse citadelle de Montès, a été déclaré coupable de vol à l’encontre de la demoiselle Felana Ansine de Panale, fille de Daberto Padlio de Panale, maître de soupe, et de Rona Aura de Milles. Il a reconnu les faits, sous le témoignage du comité d’interrogations de la première province de Montès. Deloncio Jado Badiare de Montès, fils de notre Illustre et Glorieux baron, sans sa grande bienveillance, a accepté d’exécuter la sentence. Qu’il en soit ainsi et que la Terre Mère accueille l’âme funeste du fauteur en son sein.
– Que la Terre Mère l’accueille, répondit la foule.
Renaldo, tout à sa contemplation du mi-homme, n’eut le temps que de marmonner « …Mère l’accueille » à toute vitesse pour rattraper les autres, mais ni son père ni sa mère ne relevèrent sa maladresse. Il lui sembla que Diema n’avait d’ailleurs pas répété la formule. Elle ne quittait pas des yeux Deloncio, qui tendait maintenant les bras vers la lourde hache que l’officier de cérémonie lui présentait. Quand il la saisit sans la lâcher, elle laissa échapper un soupir de soulagement, puis se mordit la lèvre, probablement agacée d’avoir dévoilé son inquiétude.
Renaldo observa avec incrédulité son grand frère, avec qui il avait joué, et jouait parfois encore, à saute-la-butte, balle-au-pied et perce-au-bond, récoltant autant de cocards que de fous rires, soulever l’arme plus haute que lui, bander ses jeunes mais déjà larges muscles, trembler légèrement, mais ajuster sa visée avant de faire retomber la lame sur le cou moucheté. La foule émit un « aaaah » d’appréciation quand la tête se détacha du corps, mais elle ne chut pas. Quelque chose la retenait et, alors que le sang inondait le visage du supplicié, Renaldo vit distinctement un œil cligner et la bouche s’ouvrir et se refermer dans une tentative d’inspiration ou de cri qui se transforma en glouglous dégoûtants.
La foule fit « oooh ».
Deloncio baissa les yeux sur sa victime et constata qu’il avait raté son coup.
Renaldo déglutit. On lui avait expliqué que, lors des exécutions, les têtes tombaient dans un seau et les troncs étaient rapidement balancés dans une litière remplie de sciure, à l’abri des regards. La seule fois qu’il avait vu une décapitation de près, il s’était agi d’un poulet. Il réalisa avec fascination que la quantité de sang contenue dans un corps humain n’avait aucun rapport avec celle que renfermait celui d’un volatile. Chaque battement du cœur du malheureux, chaque convulsion et chaque mouvement désespéré de ses bras tachaient un peu plus l’estrade, menaçant les bottes des officiels qui s’y tenaient. Quelqu’un vomit non loin de la plateforme. Renaldo sentit l’odeur acide de repas de mauvaise qualité et plissa le nez. Des rires s’élevèrent pour moquer l’ami à l’estomac fragile, se mêlant à ceux, nerveux, de plusieurs membres de l’assistance. Un cri de rage se fit entendre dans un groupe de mi-hommes et Renaldo vit les soldats serrer de près les affranchis.
– Terre Mère ! jura doucement Diema en levant les yeux au ciel.
L’officier de cérémonie fit un pas en direction de Deloncio mais celui-ci, sans céder à la panique, brandit de nouveau la hache et l’abattit au même endroit. La tête pencha, résista encore un peu. Le garçon relevait une nouvelle fois son arme, ses jeunes muscles fatigués tremblant sous l’effort, quand elle se détacha enfin et tomba dans le seau.
Quelques secondes s’écoulèrent, durant lesquelles Renaldo vit ses parents jeter de discrets coups d’œil à la foule, à leurs hommes et aux affranchis scandalisés. Mais les soldats se déployèrent efficacement, les animateurs lancèrent quelques « chhhhht » vite repris par leurs voisins et, petit à petit, les clameurs s’étouffèrent. Le baron et la baronne se détendirent, Jago se leva et échangea un regard avec son aîné, par-dessus la foule. Du sang était tombé de la hache quand le garçon l’avait soulevée pour la deuxième fois, tachant son front, sa joue droite et le tissu sur son épaule de quelques perles rouges. Il sourit calmement mais Renaldo, qui le connaissait bien, ressentit sa fierté. Il sourit à son tour, vaguement gêné, mais gagné malgré lui par la satisfaction communicative de son frère. Il adressa un grand air ravi à sa mère avant de remarquer son regard courroucé. Jago leva de nouveau la main et le silence se fit.
– Justice est rendue, dit-il.
Alors, Deloncio rassembla ses dernières forces et brandit la hache au dessus de sa tête, ignorant la tension dans ses muscles et les gouttes de sang qui perlaient maintenant sur son poignet et glissaient dans sa manche. Il sourit cette fois à la foule et un tonnerre d’applaudissements s’éleva, qu’il accueillit avec un sourire de bienheureux, d’une sincérité dont seuls semblent capables les enfants innocents.

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