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Les dix pièges dans lesquels nous tombons tous lorsque nous essayons d’interpréter des résultats de recherche (traduction)

Mot-clef du jour : « que veut dire « prendre tout au premier degré » »

Article original de Will J Grant et Rod Lamberts, publié le 2 octobre 2014 sur The Conversation et IFLScience.

COMPRENDRE LA RECHERCHE
Qu’entend-on exactement par « recherche » et comment cette dernière nous aide-t-elle à améliorer notre compréhension des choses ? Appréhender ce qui ressort d’une nouvelle découverte peut s’avérer complexe. Passons donc en revue quelques méprises communes.

Avez-vous déjà essayé d’interpréter des résultats scientifiques récents, de saisir ce qu’ils signifiaient dans un contexte global ?
Peut-être êtes-vous très intelligents et n’avez-vous jamais commis d’erreur. Mais il est plus probable que, comme la plupart des gens, vous soyez parfois tombés dans un de ces dix pièges :

1. Eh oh ! Ce n’est jamais qu’une seule étude !

Il ne vous viendrait pas à l’idée de juger l’ensemble des vieux messieurs en vous basant uniquement sur Rolf Harris* ou Nelson Mandela. De même, vous ne devriez pas statuer sur un sujet entier en vous reposant sur une seule étude.

Si vous le faites délibérément, on appelle ça une sélection malhonnête (cherry picking). Si c’est involontaire, vous sombrez dans la généralisation abusive (exception fallacy).

Un excellent exemple très connu de ces deux biais est le prétendu lien, largement infirmé, entre le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR) et l’autisme.

Les personnes qui acceptent aveuglément les résultats de la publication (maintenant retirée) d’Andrew Wakefield (alors que toutes les autres études les ont démentis) sont dans la généralisation abusive. Ceux qui les ont volontairement sélectionnés pour s’opposer à la vaccination se sont rendus coupables de sélection malhonnête.

* : NDT : Artiste multidisciplinaire australien, condamné pour plusieurs agressions sexuelles sur mineurs.

2. Significatif ne veut pas dire important

Certains effets peuvent être statistiquement significatifs, mais tellement faibles qu’ils s’avèrent inutiles en pratique.

Les associations (telles les corrélations), ont une forte tendance à nous faire tomber dans ce piège, tout particulièrement quand les études sont réalisées sur un grand nombre de personnes. Si vous avez beaucoup de participants à une expérience, les associations sont souvent abondantes, mais pas forcément éloquentes.

Par exemple, voyez celle qui, sur un échantillon de 22 000 personnes, a trouvé une association significative (p<0.00001) entre le fait de prendre de l’aspirine et la diminution des attaques cardiaques. L’effet lui-même était minuscule.

La différence de probabilité de faire une attaque cardiaque entre les gens qui prenaient de l’aspirine tous les jours et ceux qui en prenaient moins était inférieure à 1%. Un effet si faible laisse quelque peu dubitatif quant à l’utilité d’avaler de l’aspirine… surtout si l’on tient compte des possibles effets secondaires !

3. Et important ne veut pas dire utile

Imaginons un traitement capable de diminuer de 50% le risque d’avoir une maladie. Mais si ce dernier était déjà drastiquement faible (disons 0.002% sur toute une vie), réduire encore ce chiffre peut sembler d’un intérêt discutable.

Ce qu’on appelle le Nombre de Sujets à Traiter (NST) permet de retourner la question : si, dans des conditions normales, deux personnes prises au hasard dans un échantillon de 100 000 présentent la pathologie durant leur vie, il faudra que l’ensemble de ces 100 000 personnes soient soumises au traitement pour faire passer ce nombre à… un malade.

4. Jugez-vous les extrêmes en fonction de la majorité ?

La biologie et la recherche médicale ont le don de nous rappeler que toutes les tendances ne sont pas linéaires.

Nous savons tous que les personnes consommant trop de sel présentent un risque de maladie cardio-vasculaire plus élevé que celles dont la consommation est modérée.

Mais vous savez quoi ? Les personnes consommant très peu de sel voient également leur probabilité de contracter une pathologie cardio-vasculaire augmenter.

En effet, la courbe correspondant a une forme de U, et non de ligne droite ascendante. Les personnes à chaque extrémité du graphe présentent sans doute des comportements très différents.

5. Est-ce que par hasard vous ne désireriez pas prouver cet effet ?

Même sans vraiment le vouloir, nous remarquons et donnons plus de crédit aux informations qui confortent nos opinions, pensées et croyances a priori.

Les exemples de ce biais dit « de confirmation » sont très nombreux, mais des expériences comme celle-ci nous révèlent à quel point ses effets peuvent être dérangeants.

Dans ce cas précis, plus les témoins croyaient que la personne qu’ils avaient précédemment rencontrée possédait un haut niveau d’instruction, plus, quand on leur a demandé par la suite de la décrire,  il  lui ont attribué (à tort) une couleur de peau claire.

6. Vous êtes vous fait piéger par du prêchi-prêcha scientifique ?

Tout le monde sait que le jargon scientifique est assez séduisant. Même les publicitaires nous le piquent !

Mais il s’agit là d’un effet avéré pouvant biaiser notre capacité à interpréter la recherche.

Dans une étude, des novices ont trouvé des explications psychologiques bidon du comportement plus convaincantes lorsqu’elles étaient associées à des termes inappropriés issus des neurosciences. Et si vous ajoutez à ça un joli scan IRM, je ne vous raconte pas !

7. La qualité n’est pas la quantité, et vise versa.

Pour une raison quelconque, les chiffres nous semblent plus objectifs qu’une description des choses pleine d’adjectifs.

Par exemple, nous savons que les gens n’apprécient pas de faire la queue à la banque. Si nous cherchions à améliorer cette expérience désagréable, nous pourrions être tentés de mesurer les périodes d’attente, puis de faire notre maximum pour les diminuer.

Mais, pratiquement, vous ne parviendrez à les réduire que jusqu’à un certain point. Et cette approche purement quantitative risquerait de vous faire passer à côté d’autres possibilités.

Car si vous demandiez aux gens de décrire comment ils ressentent la situation, vous pourriez bien découvrir que le problème n’est pas tant le temps d’attente que le confort de cette dernière.

8. Les modèles, par définition, ne sont pas des représentations parfaites de la réalité.

Un sujet de discorde récurrent entre ceux qui refusent de croire au réchauffement climatique et ceux qui comprennent réellement les preuves à leur disposition est l’efficacité et la représentativité des modèles météorologiques.

Nous pouvons discuter de ce problème en nous intéressant à des modèles plus simples. Prenez par exemple celui de l’atome. Ce dernier est fréquemment représenté comme un noyau tout calme et stable entouré d’électrons se baladant selon de jolies orbites bien nettes.

Ce modèle ne reflète pas la réalité de ce à quoi ressemblent vraiment les atomes. Mais il permet d’expliquer des aspects fondamentaux de leur fonctionnement, ainsi que de celui des éléments qui les constituent.

Ça ne signifie pas que personne ne s’est jamais fait d’idées fausses à propos des atomes en se basant sur ce modèle simplifié. Mais des enseignements, des études et des expériences plus poussés donnent la possibilité de venir à bout de ces erreurs.

9. Le contexte est important

Un jour, Harry Truman, ancien président des États-Unis, s’est plaint de cette tendance qu’avaient ses économistes à lui faire de super suggestions… puis d’enchaîner immédiatement avec un « ceci dit, d’un autre côté… »

Un scientifique donné – ou une discipline scientifique donnée – pourra probablement vous abreuver d’excellents conseils de son point de vue. Mais, lorsqu’on essaie de travailler sur un problème social, politique ou personnel complexe, il est souvent bon de tenir compte de multiples disciplines et perspectives.

Considérons l’exemple des lois relatives au port du casque à vélo. On niera difficilement que, si quelqu’un a un accident de vélo et se cogne la tête, il s’en sortira sans doute mieux s’il porte un casque.

Mais si nous nous intéressons aux bénéfices sanitaires à l’échelle de la société, des études suggèrent que, si on oblige les gens à porter un casque, une partie de la population décidera de ne plus faire de vélo tout court.

Si nous mettons ça en parallèle avec le nombre d’accidents dans lesquels le casque a vraiment fait une différence en matière de santé, nous découvrirons peut-être que son usage a en réalité un impact négatif sur la santé publique.

Des études tout à fait valables et fiables peuvent donc démontrer que les lois sur le port du casque sont à la fois bonnes et mauvaises pour la santé.

10. Et ce n’est pas parce que ça a été examiné par les pairs que c’est vrai

L’examen par les pairs (peer review) est considéré comme une référence dans la recherche scientifique de haut niveau (et dans la recherche de haut niveau en général).

Mais, même en partant du principe que les examinateurs ne font pas d’erreurs, ou que les politiques éditoriales ne sont jamais biaisées (en tout cas pas délibérément), le fait qu’un article soit accepté dans une publication basée sur ce mode de sélection garantit simplement que ce dont il parle est assez carré pour être rendu public, ou assez pertinent pour permettre à des experts de le tester, de l’affiner et de le remettre en question.

Cela ne signifie pas que c’est parfait, complet ou correct. L’examen par les pairs est le début de la vie publique d’une étude, pas son point culminant.

Et enfin…

La recherche est une démarche humaine, et donc sujette à toutes les beautés et toutes les horreurs inhérentes à l’humanité.

Comme dans chaque aspect de notre existence, à la fin, nous en sommes réduits à prendre nos propres décisions. Et, navrés, mais même l’usage le plus approprié de la meilleure étude du monde ne nous décharge pas de cette merveilleuse et effrayante responsabilité.

Nous serons toujours, à un moment ou un autre, empêtrés dans certaines ambigüités. Alors, comme dans toute aventure humaine, faites de votre mieux par vous-même, mais, si vous vous retrouvez coincé, demandez leur avis directement à des experts reconnus. Ou, au moins, basez-vous sur leurs travaux.

Je déteste les personnages féminins forts (traduction)

Mot-clef du jour : « differencier toilette fille »

Texte original de Sophia McDougall, publié le 13 août 2013 sur le site NewStateman.

Sherlock Holmes est brillant, solitaire, corrosif, bohème, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque, malpoli, génial.
Les personnages féminins sont « forts ».

gwyneth-paltrow-pepper-potts-iron-man-3Pepper Potts dans Iron Man 3 (capture d’écran).

Je déteste les personnages féminins forts ».

Cette affirmation peut surprendre dans la bouche de quelqu’un qui passe un certain temps, sur Internet, à déplorer le manque flagrant d’héroïnes dans la fiction. Oui, bien sûr, j’adore un tas de personnages féminins pleins de courage et de détermination. Dans Buffy, il y a cet épisode où Angelus lui demande : « Tu es seule, plus d’armes, plus d’amis, qu’est ce qu’il te reste ? » Elle empoigne alors son épée et répond : « Moi ». J’adore. Dans Tigre et Dragon, quand on interroge Jen (Zhang Ziyi) sur ses liens avec Li Mu Bai (Chow Yun-Fat), elle crache : “Je l’ai réduit en miettes”. J’adore. Quand Jane Eyre, malgré les atteintes prolongées du monde à son amour propre, déclare à Mr Rochester, qui s’inquiète de sa sécurité : « Ne craignez rien, j’y veillerai moi-même », j’adore. Mais je suis profondément désespérée de constater que l’industrie du cinéma pense le monde prêt pour un film avec un super héros raton laveur, mais pas pour un long-métrage dans lequel une équipe de super héros serait dirigée par une femme.

L’expression «personnage féminin dort » m’a toujours fait grincer des dents, tout comme ces si nombreux personnages créés selon toute évidence dans le seul et unique but de satisfaire à ce modèle.

Je me souviens de quand j’ai regardé Shrek avec ma mère. Je me suis exclamée :
– La princesse faisait du kung-fu ! C’était chouette !
Et, déjà, un vague malaise m’étreignait. La sensation que je disais cela juste parce que c’était ce que j’étais censée dire.
Ma mère a levé les yeux au ciel :
– De nos jours, toutes les princesses font du kung-fu.

Personne ne se demande jamais si un personnage masculin est “fort”. Ni s’il est « fougueux » ou « trop badass », d’ailleurs.

La raison, évidente, c’est qu’il est supposé « fort » par défaut. Le personnage féminin fort s’accompagne d’une promesse paternaliste : elle constitue une anomalie. « Pas de panique ! », lit-on entre les lignes de ces interviews qui abordent sa romance avec le héros. « Bien sûr que les femmes normales sont faibles, et chiantes, et incapables de faire des choses utiles. Mais celle-ci est différente. Elle est forte ! Vous avez vu : elle colle des bourre-pifs”. Parfois, on entend : « Ce n’est pas la demoiselle en détresse habituelle », comme si la création des héroïnes populaires n’avait pas évolué d’un iota depuis la Blanche Neige de Disney. Et comme si un sacré paquet de personnages féminins forts ne finissait pas de toute façon par devoir être sauvées.

Mais la vérité va au-delà de ça.

Nos héros masculins préférés sont-ils des personnages masculins forts ? Est-ce que, par exemple, Sherlock Holmes est fort ? D’un certain point de vue, oui, bien sûr. Il se met en danger pour faire triompher la justice. Mais d’un autre côté, on ne peut pas dire qu’il puisse toujours compter sur sa force physique. (En forme, il est assez costaux pour plier un tisonnier, mais il doit tout de même souvent se reposer sur Watson pour aller à la cogne, dont au moins une fois parce qu’il s’est tellement négligé qu’il est incapable de seulement se défendre). Ses ressources mentales et émotionnelles fluctuent également. Toxicomane, dépressif, il affirme même sans sourciller qu’affronter le crime constitue pour lui une sorte d’automédication. De ce point de vue, son enthousiasme à l’idée se mettre en danger pourrait bien ne pas être une « force » du tout –plus un comportement autodestructeur.  Mais, finalement, peut-être que ses faiblesses le renforcent, puisqu’il parvient à survivre et à prospérer en dépit de ces menaces extérieures et intérieures.

Est-ce que Sherlock Holmes est fort ? « Évidemment », est-on tenté de répondre. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que ce n’est pas la bonne question.

Que se passe-t-il quand on essaie de mettre d’autres héros masculins iconiques dans la case « personnage masculin fort » ? Certains y rentrent à peu près, mais la plupart s’y trouvent très à l’étroit. Les pauvres ! Être confinés comme ça ! C’est nouveau pour eux ! Ils ont l’habitude de nous toucher de différentes façons et dans un monde à plus de deux dimensions.

« Bien sûr que je suis fort ! Eh, les mecs, je suis un fantasme idéalisé, hein ! Mais en fait, le truc vraiment intéressant, chez moi, c’est qu’au fond, je suis un artiste raté », affirme tristement Captain America en rentrant le ventre.

« OK, je suis fort. Mais est-ce que ça compte, vu je suis un gros psychopathe ? » s’interroge James Bond, alangui contre un mur, jouant négligemment avec ses manchettes.

Je pense qu’on peut dire sans se tromper que la lourde insistance de Batman pour entrer à tout prix dans la petite boîte du personnage masculin fort confine à l’hystérie. Mais il n’y a pas assez de place pour sa cape et ses oreilles de chauve-souris, et il refuse de s’en débarrasser.

Quant au Docteur, réalisant que cette boîte est en réalité encore plus petite à l’intérieur, il balbutie un truc incompréhensible et prend ses jambes à son cou.

Ceux qui rentrent plus facilement dans la boîte sont généralement les plus chiants. Musclor, Superman (désolée)… Le Lone Ranger. Peut-être Jack Ryan. Quelques héros à la mâchoire carrée, tombés dans l’oubli en même temps que les romans de gare et les magazines pour ados mâles qui en étaient l’écrin.  Si « personnage masculin fort » était le premier critère à respecter pour créer des héros, nos fictions en seraient considérablement appauvries. Mais c’est dans cette petite boîte étouffante que l’on demande à nos héroïnes de vivre.

Revenons à Sherlock Holmes. Une meilleure question le concernant pourrait être : « C’est quel genre de gars ? »

C’est un génie brillant, solitaire, corrosif, fantasque, courageux, triste, manipulateur, névrosé, prétentieux, négligé, tatillon, artiste, chevaleresque et malpoli.

Ajouter le mot « fort » à cette liste ne me semble pas tellement l’enrichir.

Et qu’arrive-t-il quand on s’intéresse à des personnages qui ne rentrent même pas dans la case « héros » ? Est-ce que Hamlet est « fort » ? Il l’est peut-être, en un sens, à la fin de la pièce. Mais il s’agit là d’un genre de force très particulier, très torturé, qui ne lui permet de trouver la paix qu’au prix de sa vie. Richard II, lui, n’est pas seulement « pas fort ». Il est indiscutablement faible, à la fois en tant qu’être humain et en tant que roi. Et pourtant, de cette bouche de faible sort la plus belle poésie du langage et les plus complexes méditations sur la monarchie. Il n’est pas fort, mais il a un sacré pouvoir. Toute l’intrigue de la pièce s’articule autour de ses prises de position (souvent catastrophiques). En termes narratifs, le pouvoir est bien plus important que la « force ». C’est lui qui détermine si un personnage fait vraiment partie de l’histoire ou n’en est qu’un accessoire.

Ne parlons même pas des exemples où le personnage féminin fort rencontre le délicieux stéréotype de la « femme noire forte », ou quand les mythes sur la force ne se contentent plus de faire un flop mais causent un mal quantifiable.

Chuck Wending rétorque ici que le mot « fort » ne signifie pas… euh… « fort », mais plus un truc du genre « bien écrit ». Mais je ne pense vraiment pas que la majorité des écrivains comme celle des lecteurs l’entende ainsi. Comment, dans ce cas, expliquer le fait que, quand les scénaristes du Seigneur des Anneaux décident de développer (maladroitement) le rôle d’Arwen par rapport aux livres, ils se sentent obligés de la faire errer sans but défini, puis pointer une épée vers la gorge de son petit ami et se vanter de l’avoir trop bien feinté ? (Elle réalisera finalement qu’elle n’a « pas besoin d’avoir une épée dans la main pour être forte »). Et pourquoi Paul Feig, comme le note Carina Chicano dans cet article, a-t-il été forcé de se justifier parce que le film Mes Meilleures Amies repose sur un personnage féminin complexe et intéressant qui semblait assez faible de prime abord ?

Et même si cette interprétation plutôt limitée du « personnage féminin fort » était en effet la plus répandue, n’est-ce pas quelque peu déprimant et encore plus incompréhensible ? Pour la moitié de la population, le fait d’avoir des personnages bien écrits et bien construits auxquels s’identifier constituerait une exception impressionnante, mais optionnelle ?

Certains personnages créés avec, en tête, cet objectif de « personnage féminin fort » réussissent tout de même à être vaguement crédibles. Peggy Carter (Captain America) et Pepper Potts (Iron Man) sont parmi les meilleures petites amies de héros de l’univers Marvel. Peggy tire sur des nazis. Elle n’a jamais besoin d’être sauvée, que ce soit par Captain America ou qui que ce soit. Elle est relativement bien présente à l’écran. Son statut particulier de femme de soldat britannique pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas vraiment exploité, mais il implique une puissante histoire personnelle, des convictions profondes et de grandes capacités de résilience. Et  son idylle avec Captain America ne parvient jamais à ébranler cet édifice. Même si son rôle est clairement subordonné à celui du personnage principal masculin, il n’est pas défini par ce dernier ; on pourrait fort bien imaginer un film sur elle – une femme déterminée à surmonter tous les obstacles pour lutter contre le nazisme. Et un facteur important de son succès est l’actrice qui l’interprète : la merveilleuse Hayley Atwell.

Elle nous est présentée alors qu’elle briefe quelques recrues envisagées pour le projet Super-Soldat. Cette scène est très clairement écrite pour dévoiler le potentiel « personnage féminin fort » de Peggy, et elle se déroule de la façon suivante : une des recrues commence immédiatement à faire le malin, tout d’abord en se moquant de son accent puis, quand elle le fait sortir du rang, en alignant les remarques sexistes et suggestives.

Elle le frappe et le met à terre.

Un peu plus tard, elle tombe sur Captain America en train de se faire embrasser par le seul autre personnage féminin doté d’un rôle parlant du film, et dont la seule raison d’être est d’embrasser Captain America. Elle maintient une maîtrise de façade jusqu’à ce qu’on tendre à Captain America son iconique bouclier pour la première fois. Là, est brièvement abordé le sujet de la résistance de ce dernier, ainsi que quelques doutes dus au fait qu’il ne s’agit que d’un prototype. Alors, Peggy tire sur le malheureux héros à plusieurs reprises, le forçant à utiliser le bouclier pour sauver sa vie (et ça marche. Ouf).

Les deux scènes sont construites pour être à la fois amusantes et impressionnantes.

On peut justifier le coup de poing – c’est la guerre, elle n’a pas le temps de se prendre la tête avec des abrutis misogynes, elle doit efficacement et rapidement établir son autorité. Mais elle fait quand même le choix de transformer un conflit verbal en violence physique en quelques secondes, et on a quelques difficultés à imaginer un personnage masculin positif nous être présenté ainsi. La seconde scène, par contre, si on y réfléchit en sortant du schéma « haha, la petite coquine tête brûlée, qu’est-ce qu’on rigole » est proprement scandaleuse. Tirer à bout portant, sans avertissement, sur quelqu’un qu’on aime, qui possède un bouclier dont on ne sait pas encore s’il fonctionne (et les ricochets, on s’en fout ?) par jalousie ? Ou pour n’importe quelle raison ? Ça va bien dans ta tête, Peggy ?

Ce personnage féminin s’en sort donc avec les honneurs malgré un comportement qui, chez un homme, serait considéré au mieux comme abusif, au pire comme meurtrier – un militant des droits des hommes ne tarderait pas, je pense, à dénoncer un léger double standard. Mais, en réalité, ces scènes sont révélatrices du manque de respect sous-jacent dont ce personnage était victime depuis le début, un manque de respect qu’elle se doit de surmonter par tous les moyens, jusqu’aux plus désespérés, déplacés et cartoonesques. Elle est invisibilisée, et même des actes que l’on jugerait terrifiants de la part de personnages masculins ne parviendront qu’à peine à la faire remarquer. Le scénario note et déplore le sexisme qu’elle doit affronter dans la première scène, mais il ne remettra pas en question les convictions de ce soldat misogyne, qui sous-entend que les femmes n’ont par leur place dans l’armée, en incluant plus de femmes dans l’histoire. En tout cas, pas des femmes avec des rôles parlants.

Là, je sais ce que certains ne manqueront pas de me rétorquer : on ne pouvait pas faire ça, parce que personne n’ignore que les femmes n’étaient en réalité pas impliquées activement dans la Seconde Guerre mondiale – et là j’ai envie de vous dire : par PITIÉ ! Par ailleurs, les Allemandes ne s’en sortaient pas si mal dans le monde scientifique avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Pourquoi ne pas, donc, changer le sexe d’Erskine, le chercheur allemand à l’origine du sérum qui transforme Steven Rogers ? Howard Stark, le père de Tony/Iron Man, a droit à un cameo. Sa future épouse, Maria, ne pouvait-elle pas apparaitre également, en train de polir les bords de ce bouclier, par exemple ?  Et que dire du gardien de la tour du Cube Cosmique ? Est-ce qu’il fallait absolument que ce soit un homme ? Et est-ce que Red Skull n’aurait pas pu recruter quelques méchantes au sein de l’Hydra ? Dans ce contexte, quand on s’aperçoit que Peggy porte sur ses seules épaules la double responsabilité de représenter tout son genre et de tacler le sexisme, quand on réalise que ses actes sont disproportionnés pour compenser le fait que les autres femmes sont tout simplement absentes du film, on comprend mieux les exagérations et les hyperboles qui caractérisent la construction de son personnage.

***

Le personnage féminin fort a quelque chose à prouver. Elle est sur la défensive avant même que le film commence. Elle est Claude, du Club des Cinq, avec quelques années en plus, mais devant toujours brailler, avec ce manque de conviction inchangé, qu’elle est « aussi forte qu’un garçon ».

Quand j’aborde ce sujet autour de moi, les gens me proposent souvent des synonymes, des façons moins limitées de qualifier le phénomène. Pourquoi pas « personnage féminin efficace » ? Mais redéfinir le terme n’est pas assez. Ce n’est pas suffisant d’ajouter une nuance tout en persistant dans la même direction comme si tout était normal. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle approche du problème. Et ça implique de se rappeler que le problème en question n’est pas juste qu’on représente les femmes comme des faibles. Loin de là. Ce qu’il faut, c’est sortir de cette idée qu’on peut combattre le sexisme dans la fiction en se reposant sur un seul type de personnage, avec toujours la même personnalité. Qu’il suffit de mettre un personnage féminin dans chaque histoire et puis c’est marre.

Ça peut paraître étrange de passer sans crier gare de Richard II à Captain America, mais j’aimerais le faire une fois encore pour signaler deux trucs que possède Richard, que possèdent également James Bond, Captain America et Batman, et que Peggy, aussi forte qu’elle soit, n’aura jamais. Ce sont des choses très simples, encore plus fondamentales que « le pouvoir ».
1)      Richard est dans la lumière. Il est faible, il est passif, mais il est le foutu personnage principal.
2)      Richard est entouré d’une pléthore de personnages de son sexe et, du coup, on ne lui demande jamais de se comporter comme un ambassadeur ou un représentant des mâles. Même détrôné et emprisonné, il possède encore la liberté de n’être rien d’autre que lui-même.

Il déjà est bien rare pour une femme d’avoir le premier rôle, iI est encore plus rare qu’elle ait le second. Jetez simplement un œil au casting du film Salt : « Angelina Jolie et les mecs ».

De nos jours, toutes les princesses font du kung fu, et pourtant elles sont toujours la même princesse. Elles sont toujours là pour être aimées, ou bien elles sont la fille du groupe de garçons, et elles sont toutes à peu près identiques. Elles se baladent à l’écran, bottent quelques culs pour montrer qu’on ne leur marche pas sur les pieds, balancent des vannes ou embrassent quelqu’un de force parce que le consentement c’est pour les chochottes puis, avec cette discrétion toute féminine, elles se mettent gentiment à l’écart de l’axe narratif.

Sur les affiches, elles posent à l’arrière-plan, derrière les hommes. Dans les bandes-annonces, elles font la moue, sourient ou distribuent les coups de pieds, mais elles demeurent silencieuses. Leur force consiste à les laisser brièvement dominer les spectateurs, mais jamais l’histoire. Elles sont des analgésiques, des leurres, des chevaux de Troyes – elles sont là pour vous distraire et vous embrouiller, afin que vous oubliiez d’en demander plus.

Rappelons-nous que le but ici n’est pas de définir ce bizarre personnage qui est Fort, ou Efficace, ou tout ce qu’on veut. Il est en fait très simple, mais il requiert un changement bien plus profond que ce qu’un individu « badass » ou « fougueux » pourra jamais nous offrir, et l’atteindre impliquerait qu’on verrait beaucoup moins d’affiches de ce genre :

Inception Avengers

The_Smurfs

L’égalité.
Ce que je veux à la place d’un personnage féminin fort ? Je veux un ratio de personnages hommes/femmes de 1/1 au lieu de 3/1 sur nos écrans. Je veux des tas de personnages féminins complexes qui peuvent être aussi bien forts que faibles, ou aucun des deux, parce qu’il existe des choses plus importantes que la force et la faiblesse. Des flingueuses badass et des championnes d’arts martiaux, bien sûr, mais également des femmes intéressantes qui soient timides et discrètes et qui, parfois, font juste ce qu’elles peuvent avec ce qui leur arrive parce que dans la vraie vie, souvent, il n’y a pas trop le choix. Et, à côté des héroïnes, je veux voir des femmes dans des rôles secondaires aussi variés que ceux des hommes : des acolytes, des mentors, des ressorts comiques, des rivales, des méchantes. Je ne veux plus qu’on me demande, quand j’essaie de vendre un livre avec deux garçons, deux filles et un robot asexué, si je pourrais changer une des deux filles pour un garçon.

Enfin, quand je réfléchis à ce que j’aimerais voir chez les personnages féminins, je pense à ce que le poète Guante déclare désirer pour lui-même, dans ce texte où il rejette les limitations associées à cette insultante injonction : « Sois un homme ! » Alors, s’il me pardonne mes emprunts et mes paraphrases…

Je veux qu’elle soit libre de s’exprimer
Je veux qu’elle vive des relations pleines de sens et d’émotions avec d’autres femmes
Je la veux faible, parfois
Je la veux forte, d’une force qui ne repose ni sur la domination physique, ni sur le pouvoir
Je veux qu’elle pleure si elle ressent le besoin de pleurer
Je veux qu’elle sache demander de l’aide
Je veux qu’elle soit elle-même.
Un personnage féminin fort ?
Je n’en veux pas.

En finir avec le mythe de Christophe Colomb et de la Terre plate (traduction)

Mot-clef du jour : « je ce que je cherche est temps de travail »

Article original de Valerie Strauss, mis en ligne le 10/10/2011 sur le site du Washington Post.

Si vous avez appris, à l’école, qu’en 1492, Christophe Colomb est parti de l’Espagne pour traverser l’océan Atlantique, infirmant la croyance répandue selon laquelle la Terre était plate, sachez qu’on vous a raconté des bêtises.

Les historiens l’affirment avec certitude : à l’époque, les personnes éduquées n’ignoraient pas que la Terre était ronde. Le fait était même connu depuis plusieurs centaines d’années.

Dès le sixième siècle après Jésus Christ, Pythagore (il sera suivi par Aristote et Euclide) décrivait la Terre comme une sphère. Quand Ptolémée écrit la Géographie, à l’apogée de l’Empire Romain, 1300 ans avant Christophe Colomb, il n’émet aucun doute : la Terre est ronde.

La Géographie devint un ouvrage de référence et Colomb lui-même en possédait un exemplaire. À ses yeux, la grande question n’était pas la forme de notre planète, mais la taille de l’océan dont il tentait la traversée.

Il est vrai, cependant, qu’au début du Moyen Âge, de nombreux Européens succombèrent à la rumeur et se mirent à croire qu’ils vivaient sur une Terre plate.

Mais les pays musulmans, eux, préservèrent les acquis issus du travail des savants helléniques. Et, à la fin du Moyen Âge, l’Europe avait rattrapé son retard, surpassant parfois les connaissances de la Grèce antique et de l’Islam médiéval.

Plusieurs livres publiés sur le continent européen entre 1200 et 1500 s’intéressent à la question de la forme de la Terre. Parmi eux, De Sphaera Mundi [NDT : par Johannes de Sacrobosco], écrit vers 1230, dont la lecture était requise au sein des universités européennes durant toutes les années 1200, et même au-delà. L’ouvrage était encore en usage 500 ans après sa rédaction.

Alors pourquoi, au vingtième siècle, s’est-on mis à penser que les gens du quinzième étaient persuadés que la Terre était plate ?

En 1991, dans son livre Inventing the Flat Earth, Jeffrey Burton Russell, professeur de l’Université de Californie à la retraite, explique comment ce mythe a été propagé depuis le dix-neuvième siècle par plusieurs écrivains, au nombre desquels Washington Irving et Antoine-Jean Letronne.

En 1838, Irvin rédigea l’Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb, dont le titre évoque une biographie, mais qui, en réalité, relève essentiellement de la fiction. Dans ses pages, les Européens apprennent que la Terre est ronde au retour de Colomb.

Letronne, lui, prétend que les premiers auteurs chrétiens étaient convaincus de vivre sur une Terre plate. L’affirmation, bien que fausse, a été reprise durant des années.

Mais bien d’autres ont perpétué la légende avec la même vigueur.

C’est en 1995 que, dans son ouvrage Les mathématiques de l’Univers : Eratosthène, Einstein, Dante, Feynmann et les autres, Robert Osserman, professeur émérite de mathématiques à l’université de Standford, casse le mythe : jamais Christophe Colomb n’a eu peur de tomber dans le vide en atteignant le bord de notre planète.

Par contre, il y avait bien quelques inquiétudes. Quant à ce qui surviendrait s’il chutait au fond de la sphère.

10 mythes sur l’espace auxquels il faudrait cesser de croire (traduction)

Mot-clef du jour : « lune fesse »

Ou pourquoi vous ne devriez pas vous reposer sur Hollywood pour parfaire votre culture générale.

Un article de Radu Alexander, publié le 30 aout sur geekez.com

1. Dans l’espace, on explose

Comme beaucoup des mythes qui vont suivre, celui-ci a été essentiellement répandu par le cinéma. Bien souvent, les créateurs de films ne se sentent que moyennement concernés par la réalité scientifique. Prendre des libertés avec les faits pour rendre une scène plus excitante ne leur pose pas de problème majeur. Grâce aux films, nous savons donc que, dès l’instant où quelqu’un fait un tour dans l’espace sans scaphandre, il explose en une joyeuse gerbe de sang et de boyaux (quantités variables selon le classement du film).

Aller dans l’espace sans protection vous tuera, c’est certain. Mais ça ne se produira pas immédiatement et s’avérera moins… viscéral. Un être humain peut survivre environ 30 secondes dans l’espace sans subir de dommage permanent. L’expérience ne sera pas délicieuse, mais aucun décès instantané à l’horizon. Vous mourrez probablement d’asphyxie à cause de l’absence d’oxygène. Un réalisateur a montré ça bien comme il faut : Stanley Kubrick, dans 2001, l’Odyssée de l’Espace.

2. Venus et la Terre sont identiques

On appelle souvent Venus notre planète jumelle, mais que cela ne vous donne pas l’impression qu’elle est identique à la Terre. Nous avons précédemment consacré un article à Vénus donc, sans rentrer dans les détails, sachez que cette idée s’est surtout répandue à une époque où nous ignorions complètement à quoi sa surface ressemblait. Cette planète possède une atmosphère incroyablement épaisse, il a donc fallu attendre d’y envoyer un vaisseau spatial pour réaliser à quel point elle était mortelle.

3. Le Soleil est une boule de feu

Le Soleil ne brûle pas, il rayonne. Nuance subtile, s’il en est, pour le grand public, mais toujours est-il que la chaleur qu’il émet est le résultat d’une réaction nucléaire, pas chimique (ce que serait le fait de brûler). Alors puisqu’on est sur le sujet…

4. Le Soleil est jaune

Demandez à n’importe qui de vous dessiner le Soleil et il vous sortira un crayon jaune. Ca n’est pas très surprenant. Après tout, nous utilisons ce crayon depuis que nous sommes tout petits, à l’époque où nous savions tout juste gribouiller une façade de maison avec un Soleil qui sourit dans un coin (ce n’était pas juste moi, hein ?). Et, si jamais il nous fallait plus de preuves, il nous suffirait de jeter un coup d’œil à l’extérieur, de regarder et de constater : le Soleil est jaune.

Mais en fait, si nous le voyons jaune, c’est que nous le contemplons à travers notre atmosphère. Vous êtes persuadé d’être déjà tombé sur des photos de la NASA ou autres où le Soleil était bien jaune ? C’est probablement le cas. Cette représentation imprègne tellement notre imagerie que, parfois, les astronomes modifient leurs clichés pour rendre notre astre plus reconnaissable. Pourtant, sa vraie couleur est blanche. Si jamais vous croisez un jour un astronaute ou quelqu’un qui est allé dans l’espace, n’hésitez pas à lui demander.

Mais de toute façon, nous n’avons en réalité pas besoin de regarder le Soleil pour deviner sa couleur, il nous suffit de connaître sa température. Les objets frais sont d’un rouge brun sombre qui s’intensifie quand ils se réchauffent. Un objet d’une température de surface de seulement quelques centaines de kelvins* serait rouge. A l’opposé du spectre, les étoiles les plus chaudes, avec une température de surface de plus de 10000 kelvins, sont bleues. Avec ses 6000 kelvins de surface, le Soleil se situe quelque part au milieu, avec une couleur blanche caractéristique.

* : 1 kelvin = -272.15 degrés Celsius (NDT)

5. La Terre est plus proche du Soleil en été

A première vue, cette affirmation parait plutôt logique : notre planète est plus chaude quand elle est plus proche de trucs qui la réchauffent. Cependant, cette idée fausse vient d’une mauvaise compréhension de ce à quoi est due l’alternance des saisons. La raison n’est pas notre proximité au Soleil mais l’angle de notre axe de rotation. L’axe sur lequel notre planète tourne est penché. Quand il est incliné vers le Soleil, c’est l’été dans l’hémisphère concerné, quand il est incliné dans l’autre sens, c’est l’hiver.

Il est vrai, par contre, que la distance de la Terre au Soleil varie. Comme la plupart des planètes, elle suit une orbite elliptique. La distance communément donnée entre le Soleil et la Terre, appelée unité astronomique, est 150 millions de kilomètres. Cependant, au périhélie (la position de la Terre la plus proche du Soleil), elle se réduit à 147 millions de km et à l’aphélie (position la plus éloignée), elle en atteint 152. Donc, au cours de l’année, la distance entre la Terre et le Soleil change d’environ 5 millions de km.

6. La Lune possède une face sombre**

Encore quelque chose dont nous avons déjà parlé, mais on l’entend si souvent qu’un rappel ne fera pas de mal. La Lune ne possède aucune face baignant constamment dans l’obscurité. Il y a une synchronisation entre la rotation de la Lune sur elle-même et sa révolution autour de la Terre (on appelle ça le tidal lock). Cela implique qu’elle nous présente toujours le même côté. Mais elle ne présente pas toujours le même au Soleil ! Toute la surface de la Lune reçoit donc la lumière de ce dernier à un moment où à un autre.

** : En anglais, la « face cachée de la Lune » se dit « dark side of the moon » (face sombre de la Lune). L’expression française est donc moins ambiguë (NDT).

7. Le son dans l’espace

Le cinéma traite rarement correctement le son dans l’espace. J’imagine que quand vous claquez une fortune pour filmer une explosion ou une mort tragique, vous avez un peu envie que le public l’entende. Pourtant, espace égale pas d’atmosphère égale rien pour transporter les ondes sonores. Encore une fois, Kubrick a fait ça bien dans 2001. Mais attention : ceci ne suggère pas qu’il n’y aurait aucun son dans l’univers ailleurs que sur notre planète. Si vous vous rendez dans un autre endroit pourvu d’une atmosphère, vous aurez du son, mais il vous semblera sans doute un peu bizarre. Sur Mars, par exemple, tout sera plus aigu.

8. Il est impossible de traverser une ceinture d’astéroïdes

Celle-ci, on la connait tous si on a vu La Guerre des Etoiles. Han Solo nous fait une démonstration de classe et de maîtrise en pilotant son Faucon Millenium à travers une dangereuse ceinture d’astéroïdes et en s’en sortant malgré des chances de survie initiales proches de zéro. C’est très impressionnant… sauf que vous en auriez probablement fait autant (si vous aviez un vaisseau spatial à disposition).

Les films sont généralement très mauvais pour rendre compte des échelles astronomiques. Ne leur jetons pas la pierre : s’ils devaient être réalistes, ils nous montreraient juste un large écran noir avec deux pauvres petits points pour figurer des planètes ou d’autres machins. Une chose à retenir : l’espace est grand. Très, très, très grand. Même si une ceinture possédait des centaines de millions d’astéroïdes, il vous faudrait être la personne la moins vernie de l’Univers pour en toucher un seul. Ce ne serait pas impossible, mais astronomiquement improbable.

Considérons par exemple notre propre ceinture d’astéroïdes. Elle est constituée de millions d’objets. Peut-être même plus selon la taille à partir de laquelle on les prend en compte. Le plus gros est Cérès, un ancien astéroïde maintenant classé parmi les planètes naines. Cérès a un diamètre d’environ 950 kilomètres. La distance entre deux objets de la ceinture d’astéroïdes est de centaines de milliers de kilomètres. La probabilité d’en toucher un est de 1 sur 1 000 000 000. Pour l’instant, l’homme y a envoyé 11 sondes, sans aucun incident.

9. La Grande Muraille de Chine est visible de l’espace

Un autre « fait » que nous avons déjà discuté, comme à peu près tout le monde sur Internet. C’est à se demander pourquoi des gens persistent à affirmer ce truc.

10. La NASA engloutit le quart du budget des Etats Unis

Aucun doute, les Etats Unis ont fait avancer l’exploration de l’espace plus que toute autre nation. Mais malheureusement, leur contribution commence à s’atténuer au même rythme que le soutien du public à la NASA. De moins en moins de personnes s’intéressent à l’espace et c’est très dommage car il s’agit pourtant de l’un des projets les plus ambitieux portés par l’humanité.

Un des plus gros soucis de la NASA, c’est que les américains considèrent qu’elle coute trop cher. Mais son budget annuel est hautement surestimé. Des sondages révèlent constamment que les gens pensent qu’elle reçoit une part pharaonique du budget fédéral… jusqu’à 25% ! A une époque de crise financière, on ne s’étonne pas que le public veuille mettre fin à la recherche spatiale.

Le problème, c’est qu’en réalité, le budget de la NASA est bien loin de seulement approcher de telles sommes. Vous pouvez consulter ici un compte-rendu détaillé de celui de 2015, qui s’élève à environ 0.5% du budget de l’état. En fait, au cours de son histoire, le budget de la NASA a tourné autour de 1%. Dans les années 60, en plein cœur de la conquête de l’espace, il a atteint un record de 4.4%… Bien loin des 25.

Alyssa tome 2 « Sélection Naturelle » – Dans les bacs !

Mot-clef du jour : « images qui fait rire »

La semaine dernière s’est produit un grand, que dis-je, un merveilleux événement.
Le tome 2 d’Alyssa est sorti.

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Il s’appelle Sélection Naturelle, et vous y lirez des histoires de guppys mutants, de robots, de drague, de mondes parallèles, de Docteur Who, de caféine, de contes de fée, de pseudosciences, de faux ongles, de complexe d’œdipe et de petits chats.
Entre autres.

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Alors vous savez quoi faire : achetez-le, offrez-le, conseillez-le… Bref : lisez-le et faites-le lire !

10 concepts scientifiques que les scientifiques aimeraient que vous cessiez d’utiliser n’importe comment (traduction).

Mot-clef du jour : « embauche » (trois fois de suite, par la même personne, suivie de « EMBAUCHE », deux fois)

Texte original d’Annalee Newitz, publié le 16 juin 2014 sur io9.com

De nombreuses idées ont quitté le monde des sciences et trouvé leur place dans le langage quotidien – et, malheureusement, elles sont quasi systématiquement mal utilisées. Nous avons demandé à des scientifiques de nous dire quel terme savant était, à leur avis, le plus largement incompris. En voici dix.

1. Preuve

Le physicien Sean Carroll nous dit :

Je dirais que « preuve » est le concept scientifique le plus largement incompris. Il possède une définition technique (il s’agit de la démonstration logique du fait que certaines conclusions suivent certaines hypothèses) qui se retrouve fortement en porte à faux avec la façon dont on l’utilise dans une conversation ordinaire, qui est plus proche d’un simple « fort argument en faveur de quelque chose ». Il y  un décalage entre ce que disent les scientifiques et ce que les gens entendent, parce que les premiers tendent à avoir à l’esprit la définition la plus radicale. De plus, par définition, la science ne prouve jamais rien ! Alors, quand on nous demande : « Quelles preuves avez-vous que nous descendons d’autres espèces ? » ou « Pouvez-vous vraiment prouver que le changement climatique est dû à l’activité humaine ? », nous avons tendance à répondre : « Eh beeen… » plutôt que : « Evidemment que oui! ». Le fait que la science ne puisse jamais vraiment prouver quoi que ce soit, mais crée simplement des théories de plus en plus fiables et exhaustives pour expliquer le monde, théories qui sont néanmoins toujours sujettes à des mises à jour et des améliorations, est un des aspects essentiels de ce qui la rend si efficace.

2. Théorie

L’astrophysicien Dave Goldberg a une théorie sur le mot “théorie” :

Le grand public (ainsi que les gens qui ont une idéologie à nous servir) entend le mot « théorie » et l’assimile à « idée » ou « supposition ». Nous sommes plus malins que ça. Les théories scientifiques sont des systèmes entiers d’idées vérifiables, potentiellement réfutables soit grâce aux indices à disposition, soit par une expérience pouvant être réalisée. Les meilleures théories (au nombre desquelles j’inclus la relativité restreinte, la mécanique quantique et l’évolution) ont résisté à des siècles de contestations, soit de la part de gens qui voulaient se montrer plus malins qu’Einstein, soit de la part de ceux qui n’appréciaient pas de voir leurs visions métaphysiques du monde remises en question. Enfin, les théories sont malléables, mais pas infiniment. On peut s’apercevoir qu’elles sont incomplètes ou fausses sur un détail sans que l’édifice entier ne se casse la figure. L’évolution a été elle-même fortement adaptée avec le temps, mais pas au point de ne plus être cautionnée. L’expression « c’est juste une théorie » pose problème parce qu’elle sous-entend qu’une vraie théorie scientifique est quelque chose d’anodin, ce qui n’est pas le cas.

3. Le principe d’incertitude quantique et l’étrangeté quantique

Goldberg ajoute qu’il existe un autre concept, employé d’une façon abusive encore plus pernicieuse que “théorie”. C’est lorsque les gens s’approprient des notions de la physique quantique avec une finalité new age ou spirituelle.

Ce mésusage est une exploitation de la mécanique quantique par une certaine engeance de spiritualistes et de coachs de vie, dont on trouve un parfait exemple dans l’abomination cinématographique Que sait-on vraiment de la réalité ? La mesure, c’est bien connu, est au cœur de la mécanique quantique. Un observateur mesurant une position, un moment ou une quantité d’énergie entraîne « l’effondrement de la fonction d’onde » de façon non déterministe. (D’ailleurs, un de mes premiers articles s’intitulait : « A quel point faut-il être intelligent pour faire s’effondrer une fonction d’onde ? ») Mais ce n’est pas parce que l’univers n’est pas déterministe que vous êtes celui qui le contrôle. C’est incroyable (et franchement alarmant) de constater à quel point l’incertitude quantique et l’étrangeté quantique se retrouvent, dans certains cercles, ficelées de manière inextricable avec les concepts d’esprit, d’humains contrôlant l’univers ou d’autres pseudosciences. En définitive, nous sommes constitués de particules quantiques (protons, neutrons, électrons) et faisons partie de l’univers quantique. C’est la classe, bien sûr, mais seulement dans le sens où la physique dans son ensemble est classe.

4. Inné ou acquis

La biologiste de l’évolution Marlene Zuk nous dit :

Une de mes [idées fausses] préférées est cette notion que le comportement est « soit inné, soit acquis », ou toute autre variante du « nature vs. culture ». La première question qu’on me pose souvent quand je parle d’un comportement est de savoir si celui-ci est « génétique » ou pas, ce qui est une méprise car TOUS les traits, tout le temps, résultent de l’action des gènes et de celle de l’environnement. Seule une différence entre des traits, et non un trait lui-même, peut être génétique ou acquise –ainsi, si de vrais jumeaux sont élevés dans des environnements distincts et qu’ils font quelque chose de façon différente (par exemple : ils ne parlent pas la même langue), alors cette différence est acquise. Mais parler français ou italien ou que sais-je n’est pas totalement acquis en soi, parce que vous devez évidemment posséder un certain fond génétique pour être capable de parler tout court.

5. Naturel

L’ingénieur en biologie synthétique Terry Johnson en a vraiment, mais vraiment assez que les gens comprennent ce terme de travers :

Le mot « naturel » a été utilisé dans tellement de contextes, avec tant de sens différents qu’il est devenu presque impossible à analyser. Son usage le plus basique, qui consiste à distinguer les phénomènes qui existent uniquement du fait de l’humanité de ceux dont ce n’est pas le cas présume que les humains sont, d’une manière ou d’une autre, séparés de la nature, et que nos réalisations sont artificielles ou contre nature comparées à celles, par exemple, d’un castor ou d’une abeille.

Quand on parle de nourriture, « naturelle » est employé de manière encore plus fallacieuse. Le sens varie selon les pays et, aux Etats-Unis, la FDA [NDT : Food and Drug Administration, l’agence alimentaire américaine] a abandonné l’idée d’en donner une définition sensée (grandement en faveur de « biologique », un autre terme nébuleux). Au Canada, je peux appeler mon maïs « naturel » si je m’abstiens d’y ajouter ou d’en retirer diverses choses avant de le vendre, mais le maïs en lui-même est le résultat de siècles de sélections par les humains, à partir d’une plante qui n’existerait même pas sans intervention humaine.

6. Gène

Cependant, Johnson s’inquiète encore plus de la façon dont est utilisé le mot gène :

Il a fallu 25 scientifiques et deux jours de polémique pour aboutir à : « une région donnée de la séquence génomique correspondant à un caractère héréditaire, associée à des régions régulatrices, des régions transcrites et/ou d’autres séquences fonctionnelles [NDT : en français, d’après le Larrousse : « Segment d’A.D.N. conditionnant la synthèse d’une ou de plusieurs protéines et, donc, la manifestation et la transmission d’un caractère héréditaire déterminé.] Ce qui signifie qu’un gène est un petit bout d’ADN que l’on peut montrer en disant : « ça fait quelque chose, ou ça régule la formation de quelque chose ». Cette définition est large à dessein ; il y a peu, nous pensions encore que la majorité de notre ADN ne servait à rien. Nous l’appelions « l’ADN poubelle », mais nous avons découvert que la majeure partie de cette poubelle possédait des fonctions qui n’étaient pas immédiatement évidentes.

Typiquement, le mot « gène » est mal utilisé quand il est suivi de la préposition « de ». C’est un problème. Nous possédons tous le gène de l’hémoglobine mais nous ne sommes pas tous atteints d’anémie falciforme. Des personnes différentes ont différentes versions du gène de l’hémoglobine, appelées allèles. Il y a des allèles du gène codant pour l’hémoglobine qui sont associés avec les anémies falciformes, et d’autres qui ne le sont pas. Donc, un gène se réfère à une famille d’allèles, et seuls quelques membres de cette famille, voire aucun, sont associés avec des maladies ou des troubles de santé. Le gène n’est pas mauvais –croyez-moi, vous ne vivriez pas longtemps sans hémoglobine- mais la version particulière d’hémoglobine que vous possédez peut poser un souci.

Je m’inquiète plus de la popularisation de l’idée selon laquelle, quand une variation génétique est corrélée avec quelque chose, cela en fait « le gène de » ce quelque chose. Le langage suggère que « ce gène entraîne des maladies cardiaques » quand la réalité est généralement « les gens qui possèdent cet allèle semblent présenter une fréquence légèrement plus grande de maladie cardiaque, mais nous ne savons pas pourquoi, et peut-être qu’ils compensent en fait les avantages conférés par cet allèle, que nous n’avons pas remarqués parce que nous ne les avons pas cherchés ».

7. Statistiquement significatif

Le mathématicien Jordan Ellenberg tient à rétablir les faits concernant ce concept :

« Statistiquement significatif » fait partie de ces phrases que les scientifiques aimeraient bien retirer et renommer. « Significatif » suggère l’importance*, mais le test de significativité statistique mis au point par le statisticien britannique R.A. Fisher ne mesure pas l’importance ou la taille d’un effet, seulement si nous sommes capables de le distinguer de l’absence d’effet en utilisant les plus fins outils statistiques à notre disposition. « Statistiquement observable » ou « statistiquement discernable » serait bien mieux.

* : [NDT : La mauvaise compréhension de ce terme ne surprend pas en anglais, car « significant » est synonyme d’« important ». Cependant, cela n’empêche pas de nombreux francophones de mal comprendre le terme, qui manque probablement de précision].

8. Survie du plus adapté

Docteur en paléoécologie, Jacquelyn Gill nous dit que les gens comprennent de travers l’un des principes les plus élémentaires de la théorie de l’évolution :

Tout en haut de ma liste figurerait « survie du plus adapté ». Tout d’abord, ce ne sont pas les mots employés en réalité par Darwin. Ensuite, les gens se trompent sur ce qu’ « adapté » signifie. De façon connexe, il y a une grosse confusion à propos de l’évolution en général, qui comporte l’idée persistante que l’évolution serait progressive et directionnelle (ou même délibérée de la part des organismes ; les gens ne comprennent pas ce qu’est la sélection naturelle), ou que tous les traits seraient capables d’adaptation (la sélection sexuelle existe ! Tout comme les mutations dues au hasard !).

Adapté ne signifie pas plus fort, ou plus malin. Cela signifie simplement un organisme adapté au mieux à son environnement, ce qui peut tout vouloir dire, de « plus petit », à « plus spongieux », en passant par « plus venimeux » ou « plus capable de vivre sans eau des semaines d’affilée ». De plus, les êtres vivants n’évoluent pas toujours d’une façon que l’on peut expliquer par des adaptations. Leur parcours évolutif peut avoir plus à voir avec des mutations au hasard, ou des traits que les autres membres de leur espèce trouvent attirants.

9. « A l’échelle géologique »

Gill, dont le travail porte sur les environnements du Pléistocène, soit il y a plus de 15 000 ans, dit qu’elle est aussi consternée de constater à quel point les gens semblent mal appréhender les échelles de temps géologiques :

Un problème auquel je dois souvent faire face est le manque de compréhension du temps géologique. Tout ce qui est préhistorique se retrouve mêlé dans l’esprit des gens, et ils semblent penser qu’il y a 20 000 ans nous avions des espèces complètement différentes (nonon). On n’est pas aidés par ces petites boîtes de dinosaures en plastique pour les enfants qui incluent souvent des hommes des cavernes et des mammouths.

10. Biologique

L’entomologiste Gwen Pearson  affirme qu’une quantité invraisemblable de termes se baladent main dans la main avec le mot « biologique », tels « sans additif chimique » et « naturel ». Et elle commence à fatiguer de voir à quel point les gens les comprennent de travers :

Je suis moins dérangée par le fait qu’ils sont techniquement faux, [bien qu’évidemment] à peu près toute nourriture est biologique vu qu’elle est issue du vivant, etc. [Mon souci est] la façon dont ils sont utilisés pour rejeter ou minimiser les différences réelles entre les produits alimentaires et leurs techniques de production.

Les produits peuvent être naturels et « biologiques » mais encore fort dangereux.

Les produits peuvent être « de synthèse » et manufacturés mais sains. Et parfois de meilleurs choix. Si vous prenez de l’insuline, il y a de bonnes chances pour qu’elle provienne de bactéries OGM. Et elle sauve des vies.

Non, vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion (traduction)

Mot-clef du jour : « pacman moche »

Texte original de Patrick Stokes, maître de conférence en philosophie à l’université Deakin (Australie). Publié sur The Conversation, relayé par I Fucking Love Science, où je l’ai trouvé.

Tous les ans, j’essaie de faire deux choses au moins une fois avec mes étudiants. Tout d’abord, je m’adresse à eux en les appelant « les philosophes ». Un peu tarte, mais j’espère que ça les incite à s’impliquer dans ce qu’ils apprennent.

Ensuite, je leur dis un truc du genre : « Je suis certain que vous avez déjà entendu des gens lancer : « J’ai le droit d’avoir mon opinion ! ». Vous l’avez probablement déjà affirmé vous-même, peut-être pour détourner une conversation ou couper court à un débat. Eh bien, sachez qu’à partir du moment où vous entrez dans cette pièce, ce n’est plus vrai. Vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion. Vous avez seulement celui d’exprimer vos arguments ».

Un peu rude ? Peut-être. Mais les professeurs de philosophie doivent à leurs étudiants de leur apprendre à construire et à défendre une argumentation – et à reconnaître une croyance devenue indéfendable.

Le souci avec ce « j’ai le droit d’avoir mon opinion » est qu’il est trop souvent utilisé pour protéger des croyances qui auraient dû être abandonnées. Il devient une façon d’affirmer : « je peux dire ou penser ce que je veux » – et, par extension, suggère que continuer à contre-argumenter est irrespectueux. Et il me semble que cette attitude nourrit une idée pernicieuse qui parasite le discours public, à savoir que les idées des experts et des profanes sont équivalentes.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une opinion ?

Platon fait une distinction entre une opinion, ou préjugé (doxa), et la raison, et cette distinction est toujours valable de nos jours. Contrairement à des affirmations du type « 1+1=2 » ou « il n’y a pas de cercle carré », une opinion présente un haut degré de subjectivité. Mais les « opinions » vont des goûts et préférences aux points de vue fondés sur une expertise technique (comme les opinions scientifiques ou juridiques), en passant par les avis relatifs au quotidien, comme les prises de risque ou les idées politiques.

Vous ne pouvez pas tellement argumenter autour des premiers. Ce serait idiot de ma part de persister à affirmer que vous avez tort de penser que la glace à la fraise est meilleure que la glace au chocolat. Le problème, c’est que nous semblons parfois considérer que les deux autres types d’opinions sont aussi indiscutables que les goûts et les couleurs. C’est peut-être une des raisons (il y en a certainement d’autres) qui font que des amateurs enthousiastes pensent qu’ils ont le droit d’être en désaccord avec des experts du climat et de l’immunologie et de voir leurs avis « respectés ».

Meryl Dorey est à la tête du Australian Vaccination Network (Réseau de Vaccination Australien) qui, comme son nom ne l’indique pas, est violemment anti-vaccin. Mme Dorey n’a aucune qualification médicale mais prétend que, puisque Bob Brown [NDT : ancien chef des Verts australiens] est autorisé à donner son avis sur l’énergie nucléaire alors qu’il n’est pas scientifique, elle devrait avoir le droit de donner le sien sur les vaccins. Mais personne ne considère M. Brown comme un expert de la fission nucléaire ; son travail consiste à commenter les réponses politiques à la science, pas la science elle-même.

Alors, que signifie « avoir le droit à son opinion » ?

Si « tout le monde a le droit à son opinion » signifie juste que personne n’est autorisé à interdire aux autres de dire et de penser ce qu’ils veulent, alors l’affirmation est vraie, même si plutôt triviale. Personne ne peut vous empêcher de dire que les vaccins causent l’autisme, et ce peu importe le nombre de fois où cette affirmation a été formellement démentie.

Mais si « le droit d’avoir son opinion » signifie « le droit que vos idées soient sérieusement considérées comme possiblement vraies », alors c’est évidemment une erreur. Et cette distinction, également, devient de plus en plus floue.

Lundi dernier, l’émission Mediawatch, sur la chaîne ABC, a reproché à la WIN -TV [NDT : réseau de télévision australienne] de Wollongong d’avoir diffusé une enquête sur une épidémie de rougeole en interrogeant –vous l’aurez deviné– Meryl Dorey. En réponse à une plainte d’un téléspectateur, WIN a rétorqué que le reportage était « précis, juste et présentait de manière équilibrée les points de vue des professionnels de la médecine et ceux de l’autre groupe interrogé ». Mais ceci implique un même droit de parole sur un sujet dont une seule des deux parties possède une expertise pertinente. Encore une fois, si le reportage avait porté sur les réponses politiques à la science, ce choix aurait été raisonnable. Mais ce soi-disant « débat » était relatif à la science elle-même, et « l’autre groupe interrogé » n’avait tout simplement aucun droit de parole si son désaccord portait bien sur ce plan.

Le présentateur de Mediawatch, Jonathan Holmes, s’est montré nettement plus direct : « il y a d’un côté des preuves, de l’autre des conneries ». Et le travail journalistique ne consiste pas à donner aux conneries le même temps de parole qu’aux expertises sérieuses.

La réponse des anti-vaccination était prévisible. Sur le site de Mediawatch, Mme Dorey accuse ABC « d’appeler à la censure du débat scientifique ». Cette réaction mélange le fait de ne pas voir ses opinions prises au sérieux et celui de ne pas avoir le droit de les exprimer – ou, comme le disait Andrew Brown [NDT : journaliste britannique] : « confond perdre un débat et perdre le droit de débattre ». Encore une fois, deux visions du « droit » s’emmêlent.

Alors, la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un déclarer qu’il a le droit d’avoir son opinion, demandez-lui ce qui lui fait penser ça. Ainsi, vous aurez probablement au moins une conversation plus intéressante.

Diverses choses

Mot-clef du jour : « image drole de prostituée enceinte » (un poète est passé par là)

Un petit mot rapide pour donner des nouvelles à ceux qui par hasard en voudraient.

Nous sommes en train de boucler le tome 2 d’Alyssa, ce qui explique ma faible présence actuelle sur Internet. L’album sera en librairie fin août. Soyez nombreux à vous ruer dessus, il est encore mieux que le premier (qui était génial, n’est-ce pas ?)

Ceux qui suivent un peu l’actualité littéraire l’auront peut-être constaté : en ce moment, c’est la grosse merde chez les auteurs, avec des réformes qui risquent tout simplement de mettre un paquet d’entre nous sur le carreau et une hypocrisie d’une grande lâcheté de la part des instances sensées nous représenter. Pour en savoir plus, vous pouvez visiter la page du SNAC-bd. J’ai aussi pondu ce petit témoignage pour Le Plus du Nouvel Obs.

Je viens de terminer le scénario de mon prochain livre, chez Delcourt, illustré par Maud Hopsie. J’en avais déjà parlé : il s’agit d’un one-shot humoristico-sérieux (ouioui) sur la grossesse, ses mythes, les conneries qu’on entend à longueur de journée quand on va avoir un enfant, la pression sociale, la vie, tout ça. L’histoire est basée sur mon vécu et divers témoignages de parents.
Assez paradoxalement, ça a été un des scénarios les plus compliqués à écrire de ma carrière. Généralement, mes histoires sont là pour porter un propos, des questionnements, un super-objectif, tu vôas… Il m’a fallu un certain temps pour parvenir à ne pas perdre ce qui fait mon style en abordant une narration anecdotique, presque « bloggesque ». Je pense y être parvenue, j’espère que les lecteurs confirmeront.
En tout cas, la première planche que voici vous apprendra déjà que ma classe et ma distinction légendaires n’ont pas été sacrifiées :

ABP1

(Oui, il y a une vilaine répétition. Je l’ai vue. Elle sera corrigée).

Bonnes vacances à tous, et à bientôt !

Un éloge funèbre, par un physicien (traduction)

Mot-clef du jour : « pleine lune le 06 05 12 et sante »

Ca fait un petit moment que j’ai envie de bosser dans la traduction anglais –> français. Du coup, pour montrer ce que je sais faire, je vais en poster quelques-unes ici. Ça me donnera l’occasion de faire partager des textes que j’ai trouvés intéressants.

Voici donc Eulogy from a physicist, d’Aaron Freeman, journaliste et comédien de stand-up américain. Je ne sais pas si c’était le choix le plus judicieux vu que l’original est sensé se déclamer un brin et que, du tout, les répétitions volontaires abondent mais ne sonnent pas aussi bien à l’écrit. M’enfin bon. Ca reste un très joli texte, dont vous pouvez lire l’original ici et l’écouter .

Un éloge funèbre, par un physicien

Il faut qu’un physicien fasse votre oraison funèbre. Il faut qu’il explique à votre famille endeuillée le principe de conservation de l’énergie, afin qu’ils comprennent que votre énergie n’a pas disparu. Il faut que le physicien évoque à votre mère en larmes la première loi de la thermodynamique : aucune énergie n’est créée dans l’Univers et aucune n’est détruite. Il faut que votre mère sache que toute votre énergie, chaque vibration, chaque calorie, chaque onde de chaque particule de ce qui fut son enfant bien-aimé demeure à ses côtés dans ce monde. Il faut que le physicien dise à votre père en larmes que, parmi toutes les énergies du cosmos, vous n’avez pas démérité.

Vous pouvez espérer qu’à un moment, le physicien descendra de la chaire, marchera vers votre épouse éplorée sur son banc et lui dira que tous les photons qui ont un jour rebondi sur votre visage, toutes les particules dont le chemin a été interrompu par votre sourire, par le contact avec vos cheveux, des centaines de milliers de milliards de particules ont infléchi leur trajectoire comme l’auraient fait des enfants, leurs chemins changés par vous pour toujours. Et, alors qu’elle tombe dans les bras réconfortants de votre famille aimante, puisse le physicien lui faire savoir que tous les photons qui ont rebondi sur vous se sont rassemblés sur les détecteurs qui constituent ses yeux et que ces photons ont créé, à travers elle, des constellations de neurones électromagnétiquement chargés dont l’énergie persistera à jamais.

Et le physicien rappellera à l’assemblée qu’une partie de votre énergie se transforme en chaleur. Peut-être que certains s’éventeront avec leur programme au même moment. Et il leur dira que la chaleur qui s’est épanchée à travers vous durant toute votre vie est encore présente, qu’elle fait toujours partie de tout ce que nous sommes alors même que, tout en pleurant, nous entretenons la chaleur de nos propres existences.

Et il faudra que le physicien explique à ceux qui vous ont aimé qu’ils n’ont pas besoin d’avoir la foi. Non, ils n’ont pas besoin de croire. Qu’ils sachent qu’ils peuvent mesurer, que les scientifiques ont mesuré précisément la conservation de l’énergie et l’ont démontrée exacte, vérifiable et cohérente à l’échelle de  l’espace et à celle du temps. Vous pouvez espérer que vos proches examineront les preuves et seront heureux d’apprendre que la science est solide, et qu’ils seront réconfortés à l’idée que votre énergie est toujours là. Que, d’après la loi de la conservation de l’énergie, rien de vous n’a disparu. Vous êtes juste moins ordonné.

Amen.